à propos de Marcelin Deschamps, du réel et de la représentation

Sylvaine Laborie 21/02/2017 14:36 France Culture

Bonjour,
je réagis à la chronique La Revue numérique de ce matin : "l'affaire Mehdi Meklat".

Lorsque Mehdi Meklat dit que Marcelin Deschamps est un personnage de fiction, il est très important de le croire, de lui faire le crédit de la fiction, donc d'accepter la construction du point de vue, l'artifice qui est mis en oeuvre, et ne surtout pas y chercher la trace de Mehdi Meklat.

Lorsque Delacroix a peint "La Liberté guidant le peuple", il y a eu des réactions très différentes : les partisans de la Révolution ont majoritairement accusé le peintre d'avoir représenté leur action avec de la boue (rejoignant alors leurs opposants politiques) et très rares ont été ceux qui ont vu qu'au sujet représenté, Delacroix avait associé une esthétique révolutionnaire.
Oui, le monde est boueux, il faut se battre contre ce dépôt, cette misère, ce gâchis.
C'est ça la révolution !
Tout en faisant une peinture d'histoire au sens classique, son traitement et ce qu'il a choisi de représenter - son sujet - montraient une relation au réel radicalement nouvelle.
Une allégorie réaliste.

Marcelin Deschamps, c'est le réel pour sujet - le réel et sa boue : le réel est violent, rempli de propos racistes, de comportements indécents qui, pourtant, sont finalement assez peu saillants, assez peu vus (pour s'en convaincre, il suffit de voir que Donald Trump est vraiment président, que les fascismes sont tout de même largement et publiquement en position de force, en France, en Europe).
Nous adhérons vite et confortablement à nos vies, sans relever la somme des affronts quotidiens à notre humanité.
L'entreprise critique de Mehdi Meklat se joue, aussi, au travers du point de vue de Marcelin Deschamps : sans édulcorer la laideur du monde. Ce personnage est là pour réfléchir cette laideur, pas pour l'exalter.
L'oeil de Marcelin Deschamps est un filtre, un filtre obscène, qui permet à Mehdi Meklat de proposer une allégorie réelle.

Ce travail, car c'en est un, qui a commencé, et c'est exemplaire, quand son auteur était très jeune (jeune, pas infantile), livre sans fard l'intensité de la violence latente ; son ouvrage n'est pas celui de la purge mais bien celui de la position critique.
Il est essentiel d'y voir un travail, une élaboration qui montre le réel, et non un symptôme.
La schizophrénie, l'ambivalence psychique, n'est pas à chercher chez Mehdi Meklat ; en revanche, Marcelin Deschamps nous fait, brutalement, remettre en cause une répartition des rôles qui divise facilement, qui permet de rejeter la violence sur l'autre, bref, qui manque singulièrement de réalisme.

Et à propos de réalisme, il faut regarder Twitter comme un support qui adhère à son temps, comme la peinture d'histoire pour Delacroix.
Si Mehdi Meklat a utilisé un temps Twitter comme espace fictionnel, c'est avec un réalisme au carré.
C'est pour faire de ce média une forme politique contemporaine.
Peut-être même pour en faire une guérilla.
Montrer l'expression de l'humiliation, ses énoncés, dans un de ses lieux privilégiés, l'opinion numérique ?
D'ailleurs, quand on voit le nombre de Twitts de Trump, on comprend que Mehdi Meklat ait cessé d'employer cette surface de création : il n'y a plus, là, possibilité de faire oeuvre... L'obscénité réelle recouvre tout.

Attention alors à ne pas faire de la boue représentée l'indignité de l'auteur...

Attention aussi à ne pas rejoindre les opposants politiques de Mehdi Meklat, et ils sont nombreux, en alimentant le remontage politique de sa production littéraire - et littérale. Certains ont intérêt à dévaluer le poète.

France Culture est investie d'une dimension éthique, sinon, à quoi bon, et cette dimension se joue dans la consciences des formes, donc dans la reconnaissance de la mise en oeuvre de la réalité, pour la penser.

Mon fils s'appelle Marcellin, avec deux "L", pour pouvoir s'envoler : Mehdi le sait car nous nous connaissons depuis son année de seconde - j'ai été une de ses enseignantes - et Marcelin Deschamps n'a qu'un "L" car il reste, lui, dans la boue, c'est son rôle, sa fonction politique et sociale, sa responsabilité.
C'est ça, la fiction...

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