Le bilan d’une « folle » campagne électorale

Panneaux d'affichage de la campagne présidentielle 2017 à Pontoise (Ile-de-France). (MAXPPP)

Panneaux d'affichage de la campagne présidentielle 2017 à Pontoise (Ile-de-France). (MAXPPP)

La campagne électorale prend fin vendredi 5 mai à minuit : une campagne passionnée, voire passionnelle, comme le montrent les milliers de messages que les auditeurs ont adressé au médiateur. Aujourd’hui, Bruno Denaes dresse le bilan…


Cette campagne a vraiment été marquée :

  • D’abord, par une grande intolérance,
  • Ensuite, par une incompréhension – volontaire ou involontaire – du traitement de l’information,
  • Egalement par des réactions parfois irrationnelles avec l’éternelle théorie du complot,
  • Enfin, – et c’est étonnant et grave à la fois – par un déni de la démocratie.

Il ne faut pas généraliser : tous les citoyens et tous les auditeurs ne réagissent pas ainsi. Mais les observateurs sont quasiment unanimes : cette campagne a été atypique et passionnelle. Et cela s’est traduit dans les plus de 15 000 messages reçus depuis octobre dernier.

Quel a été le reproche le plus fréquent ?

Le plus fréquent, c’est de ne pas supporter d’entendre dans le journal de 8 heures, par exemple, un candidat – ou un reportage sur un candidat – qui n’est pas celui que JE soutiens. C’est alors l’intolérance et la mauvaise foi qui font réagir : « Vous censurez MON candidat. Vous ne le diffusez jamais ». Et là, le médiateur répond par un rappel à un principe fondamental de la démocratie : chacun doit pouvoir s’exprimer que l’on  soit ou non d’accord avec ses opinions. Et il ajoute une explication basique sur le fonctionnement de la radio : on ne peut diffuser 11 candidats dans un seul journal. Si celui que vous soutenez n’était pas dans le journal de 8 heures, il était peut-être bien dans celui de 12h30 ou celui de 18h. Enfin, il y avait un contrôle très strict du CSA, le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel, à propos des temps de parole et des temps d’antenne. Et le CSA n’a rien trouvé à redire dans le traitement de la campagne sur France Culture.

Trop de Front National ?

C’est vrai, mais ce n’est que du ressenti. Le parti de Marine Le Pen, comme tous les extrêmes, est clivant. Si je ne supporte pas le FN, je ne supporte pas de l’entendre à la radio et j’ai l’impression de n’entendre que lui. J’écris alors au médiateur pour lui demander d’interdire de diffuser ce parti. Un, le médiateur rappelle alors qu’il n’a pas de tels pouvoirs, ni personne d’autres d’ailleurs, hormis le législateur ; deux, le médiateur rappelle une fois encore les principes démocratiques de liberté d’expression. D’ailleurs, cette liberté d’expression est valable également pour ceux qui appellent à l’abstention : par exemple, plusieurs auditeurs ont reproché à La Grande Table d’avoir invité le philosophe Jacques Rancière le 3 avril. Leïla écrit : « Pour qui se prennent-ils donc tous ces intellos ? Pourquoi les laisser faire le jeu du FN ? ».

Hiérarchie et choix de l’information

C’est le principe de base du journalisme : faire des choix, tout simplement parce que les informations sont trop nombreuses. Il faut donc sélectionner ce qui semble être le plus important dans l’actualité, ce qui peut intéresser le plus grand nombre d’auditeurs, ce qui est le plus enrichissant, le plus original… Tout cela n’étant bien évidemment pas une science exacte. Les rédacteurs en chef, les journalistes peuvent faire des erreurs de jugement ou d’interprétation. Mais NON, un grand NON, les journalistes ne se mettent pas tous d’accord lundi matin par exemple pour se dire : « On va beaucoup parler des Le Pen pour faire peur aux Français ». Encore et toujours cette bonne vieille théorie du complot.

La réalité est simple et professionnelle : le 1er mai, dans l’actualité, il y a le matin le rassemblement FN devant la statue de Jeanne d’Arc et, l’après-midi, les défilés syndicaux. Il y avait également les meetings de Marine Le Pen et d’Emmanuel Macron. Pas d’arrière-pensées tordues ; les journalistes ont fait leur travail de journalistes et ont couvert l’actualité.

La théorie du complot : l’affaire Fillon

« Vous avez voulu « tuer » Fillon», « Vous vous êtes tous mis d’accord pour détruire la droite » ou « Bien sûr, vous avez attendu qu’il soit choisi pour le descendre ». Eh bien non ; là encore, les journalistes ont fait leur travail de journaliste. Ils ne se sont pas dit : faisons barrage au candidat Fillon. Alors, pourquoi la presse s’y est-elle intéressé ? Tout simplement parce que c’était l’actualité. François Fillon était candidat ; c’était logique de s’intéresser à sa situation. C’est aussi un honneur pour la démocratie que la presse puisse révéler des pratiques immorales avec de l’argent public, voire illégales – la justice le dira. Quant au reproche de viser la droite, les militants oublient bien vite les affaires Cahuzac, Thévenoud et, dernièrement, Bruno Le Roux, trois ministres socialistes obligés de démissionner après des révélations de la presse.

Les interviews

« Vous êtes trop agressifs avec vos invités politiques », « Vous ne les laissez pas répondre », « Vos questions vous semblent souvent plus importantes que les réponses ». Ce n’est pas faux, et cela a été signalé à toutes les rédactions. Le journaliste n’est pas là pour se mettre en avant, il est là pour obtenir de bonnes réponses. Il est vrai que les hommes politiques savent éluder, retourner la question, noyer la réponse ; mais, comme le signalent des auditeurs, l’agressivité est contre-productive. Il existe d’autres techniques, comme celle de dire calmement : « Donc cette question vous embarrasse et vous ne voulez pas y répondre ».

En revanche, je ne partage pas ce reproche : « Vous êtes beaucoup plus insistants et accrocheurs avec les candidats que vous qualifiez d’extrémistes ». Pour moi, ce n’est qu’un réflexe professionnel. Les candidats populistes de droite, comme de gauche, pour justement plaire à leurs électeurs, lancent des séries de promesses qui peuvent sembler irréalistes ou démagogiques ; c’est le travail du journaliste d’aller plus loin que les simples promesses pour savoir comment le candidat compte les financer ou assumer leurs conséquences. D’ailleurs, deux candidats ont refusé beaucoup d’interviews et d’invitations de médias ; ils préféraient s’exprimer sans questions embarrassantes devant leurs militants ou sur les réseaux sociaux. Mais ce n’est plus de l’information, c’est de la propagande.