« Ce n’est pas une interview c’est un interrogatoire », «ça devient pénible de suivre un invité sans cesse interrompu par des questions en cascade», «votre agressivité ne vise qu’à le piéger pour faire le buzz »Chaque semaine, des mails de cette teneur nous arrivent par dizaines. Les auditeurs s’agacent de l’interruption régulière de l’invité alors qu’il déroule son propos et développe ses arguments. Ces remarques sont légitimes et nécessitent d’apporter un éclairage sur cette pratique journalistique. Certains auditeurs voient de l’impolitesse là où s’exprime de l’exigence, d’autres qualifient d’insolence ou de « joute verbale » ce qui n’est qu’esprit d’à-propos. Couper la parole n’est pas non plus l’expression d’un rejet des points de vue de l’invité sous prétexte que l’on ne serait pas sur la même ligne politique que lui. Les ficelles sont plus subtiles. 


Lors d’une interview, tout journaliste a un objectif élémentaire: que son invité soit compris par tous. Le propos ne doit être ni abscons, au risque de perdre les auditeurs, ni dans la simplification caricaturale qui jetterait le discrédit sur cet exercice journalistique. A fortiori dans une interview politique : au journaliste de donner le change à la langue de bois, de contrecarrer les éléments de langage et la communication ultra formatée. Si l’invité ne répond pas à la question et tente de faire diversion, on l’interrompt. Idem s’il est trop long et pas clair. Imagine-t-on une femme ou un homme politique déroulant sa réponse pendant de longues minutes ? Ce n’est plus une interview. C’est une tribune. Ne pas bousculer, ne pas contrarier une pensée devrait être la règle ? Quel ennui !
Si un échange ronronne et se cantonne à un dialogue feutré il y a fort à parier que va se dégager de cet ensemble une forme de mollesse peu propice à l’étincelle cognitive que provoque la répartie heureuse. Apporter la contradiction ou demander d’approfondir un élément de réponse peut également être perçu comme le souhait de partager finement le raisonnement d’un invité, à plus forte raison s’il s’agit d’un interlocuteur à la pensée « complexe ». 
De ces observations se dégage ce que l’on appelle l’équilibre, et lors d’une interview, en direct, dans un temps limité, cet équilibre est parfois fragile à trouver et à conserver, c’est une vigilance constante que s’impose le journaliste à l’antenne.


Il y a également un aspect plus prosaïque à prendre en compte, prosaïque mais capital : le temps. Dans une matinale par exemple, chaque minute compte. Tout doit tenir : les journaux, les chroniques, les reportages, les interviews, les enquêtes, les billets, les promotions d’antenne, les questions des auditeurs, la météo, la revue de presse, les jingles , les écrans de publicité, le trafic automobile. Ces rendez-vous sont incompressibles et répondent à une mécanique d’antenne stricte. En direct, un journaliste a un chronomètre dans la tête et les yeux rivés sur la pendule. Il faut avancer. 
Dans une interview, être pourfendeur de la langue de bois, sans complaisance signifie qu’interrompre l’invité est un geste à intégrer dans l’ensemble des impératifs d’une antenne et non comme l’acte isolé d’un journaliste à la recherche de la lumière. Couper la parole est aussi l’expression de l’audace empreinte de curiosité pour faire avancer le débat des idées, pour nourrir la réflexion de l’auditeur, du citoyen. Cette audace généreuse servie par le talent et le direct fait jaillir un moment d’authenticité, le graal de tout journaliste.

Emmanuelle Daviet