Informer en temps de Covid-19

Informer en temps de Covid-19 est une mission exigeante et délicate pour de multiples raisons : des éléments de réponse à retrouver dans l’édito d’Emmanuelle Daviet du 11 septembre

Les chiffres au scanner

On observe cette semaine une forte disparité des sujets abordés par les auditeurs. Leurs remarques éclectiques, adressées aux trois antennes habituelles, France Inter, France Culture, Franceinfo, sont à retrouver dans la sélection publiée dans cette Lettre. Le traitement éditorial d’un sujet d’actualité émerge de l’ensemble des courriels : les chiffres du Covid-19.

Six mois, jour pour jour, après avoir été qualifié de pandémie par l’OMS, le Covid-19 fait désormais partie intégrante de notre vie. Il conditionne notre quotidien dans ses moindres aspects : notre perception du monde, notre relation à autrui, proche ou inconnu, il interfère même dans notre rapport à l’information certains la délaissant car la jugeant trop anxiogène quand d’autres, au contraire, la veulent exhaustive, notamment quand il s’agit des chiffres du Covid, sujet sensible dans les messages des auditeurs cette semaine.

En effet, en cette rentrée après les grands brassages de population de l’été, alors que le confinement du printemps est loin, les contaminations augmentent, même si l’on est très en-dessous du niveau atteint au pic de l’épidémie, en mars et avril. « Des milliers de cas par jour, c’est beaucoup (…) C’est forcément préoccupant », a estimé Olivier Véran, le ministre français des Solidarités et de la Santé, mardi sur France Inter. Une augmentation du nombre de personnes infectées va entraîner « mécaniquement » une hausse des cas graves, avec quelques semaines de décalage, a mis en garde le ministre. Mais dans quelles proportions ? C’est toute la question. Au-delà des hypothèses et de pronostics alarmistes sur une réédition possible de la séquence du printemps dernier, les auditeurs s’interrogent sur les chiffres communiqués sur les antennes de Radio France. Il est reproché aux journalistes de ne donner que le chiffre des testés positifs au Covid, Cette « mention isolée » ne reflétant pas une présentation « éthique », « fidèle et complète » des choses :

« Pouvez-vous mettre en parallèle, lors de vos journaux, le nombre de cas Covid positifs avec les trois chiffres les plus importants que sont : le nombre d’hospitalisations, le nombre en réanimation et le nombre de décès. À force d’assommer les auditeurs avec le premier chiffre qui ne reflète absolument pas la réalité vous faites de la désinformation. »
« Pourquoi chaque jour vous nous indiquez, depuis la mi-juillet, le nombre de tests positifs au Covid ? Pourquoi vous ne nous donnez plus le nombre de personnes en réanimation et le nombre de patients hospitalisés pour le Covid ? Je ne comprends pas votre choix d’information. Vous souhaitez faire peur aux auditeurs ? Pourquoi ne pas analyser vraiment et clairement toutes les données ? »

Des auditeurs estiment même que présenter un seul chiffre participe d’une dramatisation déformante du réel. N’y a-t-il pas là un peu d’excès ? La présentation aujourd’hui de nouvelles mesures pour tenter d’enrayer le rebond sur le territoire français témoigne d’une situation dépeinte comme « inquiétante ». Près de 10.000 cas (9.843) de Covid ont été enregistrés en 24 heures en France, selon les données rendues publiques jeudi soir. Un niveau record depuis le début de l’épidémie et le lancement des tests à grande échelle dans le pays. Le tableau général est donc préoccupant, avec des indicateurs qui ne cessent de se dégrader.

Quoiqu’il en soit, les auditeurs plaident pour une remise en perspective de tous les chiffres. Une auditrice nous demande même si « la question du décompte des personnes infectées par le Covid-19 » a fait l’objet d’une réflexion au sein des rédactions. La réponse est « oui » et les consignes sont claires. Philippe Lefébure, directeur de la rédaction de France Inter, nous les détaille : « Premier point : on ne peut pas cacher une information. Ces chiffres sont publiés, chaque soir, par les autorités sanitaires. Il est de notre devoir de les donner. Et ils ne se limitent pas, d‘ailleurs, au nombre de nouveaux cas. Sont publiés aussi : les clusters (foyers de contamination) en cours, le nombre de décès, les nouvelles hospitalisations, les nouvelles entrées en réanimation. Le taux d’incidence, également, est publié. Le second point, c’est que la consigne est donnée de contextualiser le plus possible. C’est bien-sûr plus facile dans un journal que dans un flash, plus facile dans un papier que dans une brève. Mais il est redit régulièrement que nous ne sommes pas, actuellement, dans la configuration du printemps dernier ».

Sur France Culture, le directeur de la rédaction Arnaud Bousquet a évidemment évoqué cette question éditoriale avec l’ensemble des journalistes : « A l’antenne, on ne donne un chiffre que s’il est contextualisé et relativisé (densité du lieu, comparaison dans le temps…) et surtout s’il est compréhensible. Un chiffre brut n’a pas sa place si nous ne sommes pas en mesure de le pondérer. Donc, par exemple, on ne livre pas en pâture à l’auditeur un « taux de reproduction », mais on explique qu’une « personne infectée en contamine en moyenne X autres ».

A Franceinfo, la ligne directrice défendue par son directeur, Vincent Giret, est celle d’une information « fiable, exigeante, impartiale, contextualisée et accessible ». Au sujet du Covid, sur une chaîne d’information en continu, pour éviter l’aspect anxiogène et répétitif des données du Covid, chacun comprendra qu’il peut y avoir, à la marge, des flashs où seul le chiffre des tests positifs est mentionné. Cependant, la consigne est d’informer au plus près : « Nous donnons plusieurs chiffres à l’antenne, indique Jean-Philippe Baille, directeur de la rédaction de Franceinfo, les testés positifs, le nombre d’hospitalisés et les décès. On fait en sorte d’expliquer qu’il y a moins d’augmentation, en proportion, de personnes en réanimation ou de décès que de gens positifs. »

Depuis neuf mois, le traitement éditorial du Covid fait l’objet de réflexions au sein des rédactions. Le caractère hors-norme de cette pandémie impose de nouvelles réflexions, voire de nouveaux réflexes journalistiques, modulant même l’organisation dans les rédactions, bouleversant parfois jusqu’aux grilles des programmes en cette rentrée.

Le fait est qu’informer en temps de Covid-19 est une mission exigeante et délicate pour de multiples raisons. Le travail des journalistes est constamment soumis à la critique, le public souhaitant à la fois une information médicale et scientifique exhaustive mais dénuée de tout caractère anxiogène. Quadrature du cercle que l’on tente de résoudre en conférence de rédaction ou de réunions éditoriales : comment parler du coronavirus sans générer de l’angoisse ? Comment médiatiser la parole scientifique ? Et décrypter les propos contradictoires des experts ? Comment informer la population pour qu’elle se protège sans être accusé de suivisme vis-à-vis des autorités ? Quelle place accorder aux statistiques ? Comment comparer les données chiffrées de chaque pays où la réalité est différente ? Comment relater les enjeux éthiques, le vacillement des équilibres géopolitiques, les inégalités sociales engendrées par cette crise sanitaire qui précipite le monde dans l’incertitude ?
Et, question sensible, comment adapter la temporalité médiatique peu en phase avec le temps long de la connaissance scientifique ? Comment enfin renforcer la lutte contre la désinformation qui gangrène cette crise sanitaire sur laquelle prospèrent les infox (fake-news) ?
La liste des questions est longue et fait l’objet de débats réguliers, nous y reviendrons demain à 11h51 dans le rendez-vous de la médiatrice avec Olivier Emond, rédacteur en chef du nouveau pôle « Sciences, Santé, Environnement, Technologie » de Franceinfo.

Les femmes sous-représentées pendant la crise du coronavirus

Sur Franceinfo, mercredi, Céline Calvez, députée LREM, est venue dévoiler les résultats de son rapport sur la place des femmes dans les médias durant la période de crise sanitaire. Le constat est sans appel : de mars à juin 2020, les femmes ont beaucoup pris la parole sur les antennes comme mères ou infirmières mais trop rarement en tant qu’expertes ou dirigeantes selon le rapport de la députée. Un constat partagé par des auditrices qui, au printemps, nous avaient écrit pour le signaler : « Depuis quelques jours je suis marquée par l’absence d’invitée femme dans l’émission du 7-9 de France Inter. J’ai donc fait un rapide calcul en me rendant sur la page internet de l’émission. Sur les 45 invités reçus entre le 28 mai et le 24 juin, 17 étaient des femmes et 28 des hommes. Soit un rapport de 37% de femmes pour 63% d’hommes. Je pense que les femmes ont autant de choses à dire que les hommes. Quel dommage que la 1ère matinale de France ne soit pas irréprochable sur la place des femmes dans le débat public. En espérant que bientôt la parité soit au rendez-vous du 7-9. »

Pour la mission parlementaire, l’urgence liée au Covid-19 a « bousculé les pratiques des médias et fait reculer leur vigilance sur la présence des femmes expertes dans leur contenu ». Elle n’a fait qu’« accentuer » des « inégalités déjà présentes « en temps normal » » insiste la mission, sollicitée en avril après le tollé suscité par le quotidien Le Parisien, qui avait mis à sa Une quatre hommes pour « imaginer le monde d’après ».

« On peut parler de disparition [des femmes] et elle n’est pas seulement pendant la période de crise. On est loin de l’égalité et il reste encore beaucoup de chemin à faire », a expliqué Céline Calvez. Son rapport, remis aux ministres de la Culture Roselyne Bachelot et à l’Egalité femmes-hommes Elisabeth Moreno, formule une vingtaine de préconisations pour changer la donne, parmi lesquelles la mise en place d’un bonus-malus « sur une partie de l’aide publique à la presse ».

Ecologie : des masques jetables…

Reflet de l’intérêt constant pour les questions écologiques, l’intervention de Barbara Pompili, mardi dans la matinale de France Inter a fait réagir les auditeurs sur le recyclage des masques jetables et les néonicotinoïdes. Lors de son interview, la ministre de la Transition écologique a indiqué que le gouvernement allait interdire « plus de la moitié » des utilisations du glyphosate, désherbant très controversé, « dès le début de l’année prochaine ». Sous forme de remontrance, elle a également fait une remarque à Léa Salamé au sujet de son masque en plastique, remarque jugée « inacceptable » par une auditrice, directrice d’un Ehpad qui nous écrit : « malgré nos demandes (plusieurs établissements), le ministère des solidarités et de la santé et ARS interdisent le port du masque en tissu par les visiteurs, car seul le masque chirurgical serait efficace. Une fois de plus de tels propos (ceux de Mme Pompili NDLR) vont semer la confusion et incohérences. Donc Mme Salamé, vous avez raison de porter un masque chirurgical, jusqu’à preuve du contraire ! ».