Le terme « Racialisé », la réponse de Iannis Roder

Leemage via AFP

Lundi, un auditeur nous écrivait sur le site de la médiatrice :

Je suis très choqué par le traitement du thème du racisme. 
L’usage du terme « racialisé », très marqué idéologiquement me choque beaucoup. Je suis moi-même considéré par vos journalistes comme « racialisé » (d’origine maghrébine) mais je ne me définis pas comme ça , et je trouve ce terme néo-colonialiste et victimaire. 
Sur les invités eux-mêmes, beaucoup viennent défendre et justifier ces termes, ces approches, voir justifier les déboulonnages des statues en radio ou dans des articles sur votre site). 
Cette séquence arrive à la suite d’une antenne ouverte pour les défenseurs des ateliers non-mixtes (en prenant comme référence les ateliers féministes non-mixtes). 
J’ai vraiment honte pour le service public, et je trouve que votre approche alimente le racisme. 
Ne croyez pas vous préserver de vos lacunes en terme de diversité (vos journalistes sont en grande majorité « blancs », bien loin des leçons données). 

Iannis Roder, agrégé d’histoire, auteur de « Sortir de l’ère victimaire. Pour une nouvelle approche de la Shoah et des crimes de masse » aux éditions Odile Jacob 2020, répond à 4 questions posées par Emmanuelle Daviet à propos du terme « Racialisé ».

D’où vient le terme « racialisé » ?

Iannis Roder : Comme tous les néologismes, le terme « racialisé » s’inscrit dans une histoire. C’est à la fin du XIXème siècle qu’est utilisé le terme « déracialisation » pour parler alors du métissage et le déplorer. Son opposé, « racialisation », d’où est tiré le verbe « racialiser », apparaît bien plus tard, dans les années 1970, dans les pays anglo-saxons, porté par les sciences sociales. Le nazisme, avait en effet totalement disqualifié le concept de race (n’oublions pas toutefois l’Apartheid en Afrique du Sud) car la Shoah avait montré à quoi peut mener l’exacerbation de l’identité définie par l’appartenance à une « race ». Le discours de la race et la raciologie avait disparu et seul subsistait le radical employé dans le terme racisme pour dénoncer ce dernier.

C’est donc à cette époque qu’est réintroduit le terme « race » décliné à l’aide de néologismes comme « racialisé », puis son synonyme « racisé ». Les universitaires et chercheurs qui pensent le processus de « racialisation » ne le font pas à partir de l’existence présupposée de races, mais travaillent sur les rapports sociaux de domination en y observant ce qui leur apparaît comme des rapports « raciaux », autrement dit des expériences sociales de domination racistes. La « race » devient une construction sociale.

Le concept a traversé l’océan depuis moins d’une vingtaine d’année, porté par des universitaires de l’école « postcoloniale » travaillant sur le passé non apaisé de l’expérience coloniale française, mais aussi par des jeunes issus des banlieues dont certains profitèrent d’un programme mis en place par les Etats-Unis après le 11 septembre 2001, visant à former de jeunes leaders portant les valeurs de la société démocratique américaine, meilleur rempart, selon Washington, contre les dictatures et les dérives terroristes. Ces jeunes y intégrèrent les modes de pensées américains en termes de relations sociales, de religion et, bien sûr, de « race »

Quelle utilisation en est faite ?

Iannis Roder : Les universitaires américains, chercheurs en sciences sociales, et des militants dans leur sillage, ont travaillé sur les processus de discriminations sociales basées sur des considérations raciales, dans un contexte local bien différent du contexte français. En France, des universitaires se sont intéressés à la question et ont commencé à interroger les phénomènes sociaux d’exclusion ou de situations d’invisibilité des minorités, à partir des concepts venus des Etats-Unis, afin de dépasser la condamnation morale pour entrer dans une réflexion sur les processus à l’œuvre. Mais dans ce champ universitaire, le terme « racialisation » a suscité des débats. Bien que conscients des limites de ce concept, certains ont insisté sur le fait que son utilisation par les sciences sociales ouvrait des pistes de recherche et de compréhension. D’autres

ont alerté sur les risques inhérents à l’introduction de ce concept et sur les dérives possibles, mettant en avant les risques de simplification et d’essentialisation des relations sociales mais aussi en alertant sur le danger de légitimation des catégories (les « races ») par l’emploi même des concepts.

De fait, des militants, parfois universitaires eux-mêmes, notamment décoloniaux, se sont saisi du concept de « race » en se faisant les relais de ces considérations jusqu’alors propres à la société américaine pour les réinvestir dans la société française et principalement dans le rapport de celle-ci à son passé et à ce que l’on nomme son « inconscient » colonial qui continuerait à gouverner les rapports sociaux, politiques et économiques de la France et ses populations issues de l’immigration.

Ces militants ne se sont plus contentés de dénoncer le racisme dans la société française, ils se sont alors appuyés sur l’idée suivante : le racisme ne passerait plus par le discours explicite ni par une législation de ségrégation mais continuerait de s’exercer dans la société de manière obscure, insidieuse et, surtout, systématique. Les constructions discursives militantes ont peu à peu élaboré l’idée que refuser de parler de races, comme le fait la République française qui refuse, par exemple, les statistiques ethniques, ce serait refuser de voir qu’elles existent par les constructions sociales. Or, disent-ils, le racisme s’exerce de toute façon en renvoyant systématiquement les individus à des groupes d’appartenance réels ou supposés. C’est donc, selon eux, le refus de voir les races qui permettrait ainsi de reconduire insidieusement les discriminations et hiérarchies raciales héritées du passé colonial. L’idée est donc qu’une grande partie de l’existence des groupes qu’ils qualifient de « racialisés » ou « racisés » serait toujours déterminée par la race et le racisme car les rapports sociaux ne seraient que les manifestations non avouées, voire dissimulées, de rapports « raciaux ».

Mais les positions de ceux qui utilisent le concept de « racialisation » ne sont pas univoques. Certains, universitaires et militants, considèrent qu’il y a du racisme de la part de l’Etat, ce qui signifie que le racisme qui serait produit par les politiques publiques ne serait pas volontaire et qu’il y aurait matière à y remédier. Pour d’autres, l’Etat n’est que l’agent reproducteur de la domination raciale « blanche » exercée depuis des siècles. L’antiracisme classique, appelé « antiracisme moral », s’appuyant sur une vision universaliste, est alors mis en cause comme étant une supercherie, un outil de la poursuite de la domination, l’égalité des droits n’étant qu’un discours pour continuer à discriminer sans coup férir. C’est évidemment le modèle républicain qui est rendu coupable. Dans cette vision des choses, le racisme est vu comme systémique car il serait structurel et institutionnel, il serait le garant de l’ordre social et politique afin d’assurer la domination raciste.

L’utilisation de ce terme est parfois critiquée. Sur quoi se fondent ces critiques ?

Iannis Roder : Les critiques faites au concept de « racialisation » (ou « racisation ») et à ceux qui l’emploient sont de plusieurs ordres, portant notamment sur l’assignation, la fracturation et la déresponsabilisation.

Elles avancent d’abord que son emploi risque d’entraîner une fixation des identités définies par l’appartenance « raciale », en démontrant que quand vous êtes une « personne racialisée ou racisée », on comprend que c’est le raciste qui vous renvoie à une prétendue « race », mais quand des antiracistes parlent de vous comme « racisé » en permanence, c’est que vous appartenez de facto à une « race »… Ce mot

ne renvoie plus ici au processus mais à une identité fixe. Le danger ici dénoncé est de prendre le risque d’enfermer les individus dans une prétendue appartenance raciale qui les conditionnerait et quoi qu’ils fassent, les renverrait à leur condition, enfermés ad vitam aeternam. C’est ce que dénonce votre auditeur. L’individu autonome et libre serait nié puisqu’il n’est conditionné que par son ascendance, son histoire, sa « race », n’ayant aucune prise sur son identité qui lui est assignée.

Par conséquent, et logiquement, les critiques ajoutent à cette analyse que, selon cette grille de lecture, le monde se diviserait entre dominés et dominants, entre coupables et victimes, sur des bases raciales, donc dans notre société, entre blancs et non-blancs, ce qui entraînerait, nécessairement, une lecture conflictuelle de la diversité, par exemple les interventions policières lues comme violences nécessairement racistes.

À cette critique qui affirme que cette vision enferme, divise et construit des murs, les tenants du discours de « racialisation » rétorquent que les murs existent déjà, qu’on ne voudrait pas les voir et que ce ne sont pas eux qui divisent, mais les dominants qui reproduisent, consciemment ou inconsciemment, les processus de domination issus de la société coloniale. Ce qui est certain, c’est que cette manière de raisonner leur donne de toute façon réponse à tout puisque par définition nous ne voudrions pas voir ce qu’ils pensent être vrai : quoiqu’il se passe, le racisme explique les situations sociales et un « blanc » ne pourrait pas comprendre le racisme parce qu’il n’en a jamais souffert – d’où la disqualification de toute prise de parole « blanche » en matière d’antiracisme.

Une autre critique avancée concerne la disparition de l’universel dans une certaine approche militante de la « racialisation ». De fait, comme il se base sur l’expérience ressentie en tant que « racisé », ce discours tendrait à mettre de côté la vision universaliste qui repose sur l’idée que chacun est supposé être capable de se projeter dans l’expérience de l’autre pour comprendre ce qu’il subit afin de mieux lutter, tous ensemble, contre les discriminations ou exclusions à l’œuvre. Or, le discours « racialisant » exclut ceux qui ne seraient pas du groupe dit « racialisé » ou « racisé » car incapables à priori de ressentir ce qu’exclusion et stigmatisation signifient dans leurs vécus profonds. Par conséquent, cette vision du monde entérinerait la séparation, ce que dénoncent donc les critiques. Elles ajoutent que, si effectivement, nous n’étions pas capables de comprendre ce que ressent et vit une personne qui subit humiliation et rejet au regard de son appartenance réelle ou supposée à tel ou tel groupe, la société en devient de fait fracturée par l’absence de partage d’expérience, donc de commun. La question est alors posée de l’éventuelle confusion entre la compréhension et le ressenti. Seul ce dernier serait donc apte à fournir, par les ressentis émotionnels et physiques, les éléments de compréhension des discriminations subies.

Il faut reconnaître, avec leurs contempteurs, que certains discours figent tant les choses que les innombrables contre exemples qui démentent un racisme « systémique » ne sont vus que comme des exceptions qui ne servent qu’à légitimer le discours universaliste dit « moralisant » dont les teneurs s’achèteraient une bonne conscience à bon compte pour mieux discriminer. Les « racisés » qui refusent de se reconnaître tels sont alors vus comme des idiots utiles voire pire.

Enfin, une autre critique met en avant le danger de la déresponsabilisation individuelle que propose le discours militant de la « racialisation ». Devenue un élément explicatif total, dans le sens où tout s’expliquerait par la domination raciste, cette lecture

deviendrait également un terrible moyen de déresponsabilisation individuelle car penser les rapports sociaux en termes raciaux ce serait faire des gens des victimes éternelles du système raciste. Des gens pourraient alors se laisser gagner par une idéologie de repli et de rupture qui mobilise sur la base du ressentiment. Dans son acception la plus radicale, cet antiracisme, qui vise à combattre le racisme, finirait par imposer une vision raciste de la société.

L’emploi par les journalistes est-il alors le signe d’une prise position politique ?

Iannis Roder : La langue, le vocabulaire choisis ont une grande importance en ce qu’ils fixent des lectures du monde dans les esprits. Les propagandistes de tout poil le savent parfaitement, qui avancent leurs pions en tentant de faire passer dans le langage courant des termes ou des expressions qui charrient avec elle une légitimation des situations, des processus ou des phénomènes telles qu’ils les perçoivent. C’est par exemple l’expression « quartiers populaires » utilisée par des militants pour qualifier les quartiers des grandes métropoles principalement habitées par des populations d’origine immigrée. Or, il y a évidemment d’autres quartiers populaires que ceux-là, habités par d’autres populations (ce que nous ont rappelé les Gilets jaunes par exemple). Il suffirait de dire « quartiers populaires des banlieues des grandes métropoles » pour donner une autre lecture du propos.

Il en est de même pour les termes « racialisé » ou « racisé » qui ont aujourd’hui largement quitté le champ universitaire pour gagner le terrain militant. Utiliser ce terme en radio, sans guillemets ou mise en perspective, pour simplement rapporter des faits, c’est prendre le risque de fournir aux auditeurs une lecture idéologisée des rapports sociaux.

« Quel mot – ou formule – serait-il pertinent d’employer pour les journalistes afin de rester neutre ? »

Il ne me revient pas de dire ou de prescrire le « bon » vocabulaire ou les mots « justes » car chacun est libre d’employer ceux qu’il juge nécessaires à son propos. Néanmoins, quand on choisit d’utiliser les termes « racialisé » ou « racisé » tout en voulant rester neutre, il me semble qu’on doive le faire en connaissance de cause et, comme je le dis au dessus, en le contextualisant, par exemple par des guillemets, ce qui peut se traduire en radio par une expression comme « les personnes dites « racisées ».
On peut aussi parler de ces gens qui souffrent ou sont renvoyés à leur couleur de peau ou leur origine en raison de représentations et préjugés intériorisés, conscients ou inconscients, comme étant simplement victimes du racisme. Et donc en radio plutôt que de dire « personnes racisées »,formuler « personnes victimes de racisme » a le mérite de la neutralité et d’être compris par tous les auditeurs.