Lettre de Julie

27/03/2020 13:11 Radio France

Je vous soumets un court texte littéraire sur le confinement actuel. Je vous laisse voir ce que vous voulez en faire! Et merci pour la qualité de votre émission.
Julie

A DEMAIN

Lundi
Annulé, annulée, reporté, reportée. Le concert, l’opéra, la représentation théâtrale, le match, la conférence, la réunion.
Un grain d’insouciance s’éclipse, à peine visible. Il ne s’envole pas - ce serait trop doux - il s’en va, d’un pas un peu sec, mais en laissant la porte ouverte. Une légère égratignure, une irritation passagère vaguement inquiète sont balayées d’un revers de main. Regarde, un déjeuner, un dîner, un apéritif comble les cases soudain vacantes de l’agenda. Le vide est évité, c’est l’essentiel. Et ce sera l’occasion de parler plus amplement des projets de voyage, des vacances, de boire aux succès passés et à venir. Il fera peut-être suffisamment beau pour se mettre en terrasse.

Mardi
Dans les vitrines, des bourgeons s’ouvrent sur les robes jaunes pâles, les vendeuses sont maquillées version printemps, à peine hâlées, un baume rouge frais assorti à leurs vernis à ongles, des étoiles autour des yeux. Margot essaye une jupe, elle hésite, pas certaine que ce soit très seyant ou adapté pour le mariage de sa cousine au Maroc en avril, elle reviendra avec son compagnon. Oui bien sûr madame, qu’il vienne vous donner son avis, et nous devrions recevoir d’autres modèles semaine prochaine.

Mercredi
Bertrand n’est pas allé au cinéma, il préfère attendre la séance du mercredi suivant pour emmener sa mère. Elle n’a plus que son club de bridge et son fils comme distraction, elle compte les jours avant de le revoir. Oui maman, promis je viens le 18 mars, je t’embrasse ; non tu n’es pas seule, je suis là.
Nathalie flâne dans les rayons de la bibliothèque, prend quelques livres, en réserve d’autres, elle y retournera la semaine prochaine avec les enfants, cela les sort et leur ouvre l’esprit pendant une heure, ce qui est déjà bien, surtout pour Paul mais Lucas aussi après tout. Elle aussi s’y détend, le silence des pages tournées la détourne d’une légère anxiété qu’elle préfère taire, qui est ridicule après tout.

Jeudi
Dans l’après-midi, la sonnerie de la cour de récréation rappelle à l’ordre les petits cris, les petits pieds en pleine course, les petits ballons. Des rangs se forment, mouvants et bruyants comme un accordéon désaccordé, les maîtresses froncent les sourcils, Laurence masque son envie de sourire, Diane son exaspération.
La sortie de classe lundi prochain a été préparée. Ils se disent à demain les enfants, à demain maîtresse.

Vendredi
La nouvelle voiture, et les nouvelles lunettes de soleil de Catherine seront prêtes sous dix jours. Le divorce est enclenché, il lui faut bien réorganiser sa vie. Encore deux semaines sous le même toit qu’Eric, c’est difficile mais ils s’arrangent pour sortir chacun de leur côté et se croiser le moins possible dans l’appartement trop chargé d’un passé qu’ils veulent effacer.
A l’école, on n’entend pas dire à lundi les enfants, à lundi maîtresse. On entend à bientôt j’espère.
Un bloc d’insouciance est parti, en claquant la porte et en faisant trembler les vitres. Le verbe « fermer » se conjugue plus que jamais, à tous les temps et dans tous les modes. Mais restons calmes, on en discutera demain au restaurant, on se réconfortera autour d’une bonne bouteille entre amis, même si on se demande si on a envie et raison de se voir.

Samedi
Christine achète des fleurs comme chaque week-end, elle prend son temps pour humer les bouquets, elle choisit les tulipes pour leur délicatesse. Sur les trottoirs, elle s’écarte presque malgré elle à la vue d’un petit garçon.
Nicolas et Samuel se donnent rendez-vous à la piscine le lendemain, ils rêvent des Jeux Olympiques, ils s’entrainent au minimum trois fois par semaine.
Sonia et Pascale se préparent pour aller en boite de nuit, elles s’échangent des robes échancrées, des pantalons serrés, des chemisiers dorés, elles s’ombrent le regard et la bouche, elles défilent devant le miroir, travaillent leur déhanché.
A minuit, des rideaux en fer se baissent. A minuit, on arrête de se dire à demain, à la semaine prochaine, on ne sait plus, l’insouciance a pris le large, d’un coup net, dans un arrachement douloureux. Des somnifères pour oublier combien la nuit est muette, sombre, et fermée.

Dimanche
Avec ou sans alcool, ils ont du mal à se réveiller, ils se demandent un instant à quoi bon, et puis, Margot, Bertrand, sa mère, Nathalie, Paul, Lucas, Laurence, Diane, Catherine, Eric, Christine, Nicolas, Samuel, Sonia et Pascale, se lèvent.
Marcher à l’air libre, c’est tout ce qu’ils peuvent faire aujourd’hui, le reste leur a été retiré. Ils prient pour que cela non plus ne leur soit pas enlevé.
Dans une rue déserte vers quatorze heures, sous un ciel clair sans une trace de kérosène, sans un bruit d’avion, un rire monte, très fort, très seul, d’un homme très fort, très seul.