#23 L’édito de la médiatrice

semaine du 29 mai au 5 juin 2020.

Foules contemporaines : du réel au virtuel

« Chacun fait sienne une histoire pour se rattacher à la foule qui la partage », cette formule signée Mathias Enard dans son livre « Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants » résonne singulièrement avec les événements de la semaine.

Aux Etats-Unis, des manifestations, pacifiques et recueillies, ont eu lieu, jeudi, dans tout le pays pour réclamer justice et la fin des discriminations raciales. Des milliers de personnes toutes origines confondues ont défilé à New York, dans les rues de Washington, Seattle et Los Angeles, trois villes où le couvre-feu a été levé.
Il s’agissait d’honorer la mémoire de George Floyd, Afro-Américain de Minneapolis, dont la mort à 46 ans sous le genou d’un policier blanc le 25 mai a déclenché une profonde vague de colère.
Filmée par une passante, l’agonie du père de famille a provoqué un climat de tension que les Etats-Unis n’avaient plus connu depuis les années 1960 et le mouvement pour les droits civiques.
Des manifestations dégénérant parfois en pillages et violences se sont déroulées dans tout le pays pour dénoncer les brutalités policières, le racisme et les inégalités sociales exacerbées par la pandémie de Covid-19.
Après plus d’une semaine de débordements, la situation semble toutefois s’être nettement calmée dans le pays, les manifestants ayant obtenu une première « victoire » sur le plan judiciaire. Comme ils le réclamaient, le procureur enquêtant sur la mort de George Floyd à Minneapolis a requalifié les faits en homicide volontaire et inculpé de complicité les trois autres agents présents.

Cette semaine, les auditeurs ont écrit pour réagir au traitement éditorial de cette actualité, essentiellement sur un plan sémantique. Ils estiment que l’utilisation du terme « Afro-américain » sur les antennes, pour qualifier les personnes noires aux États-Unis est stigmatisant :
« J’aimerais savoir quelle justification donner à la désignation d’« Afro-Américain » infligée aux Américains noirs. »
« De façon banalisée il (NDRL: le terme Afro-américain) organise la stigmatisation de cette partie de la population, d’autant qu’on n’utilise pas la même logique pour la population blanche. »
« Ne devriez-vous pas également utiliser le terme d’ « Euro-Américain » pour le policier blanc ayant causé la mort de Georges Floyd »
Afin de répondre à ces remarques, j’ai sollicité Pap Ndiaye, historien et professeur des universités à Sciences Po Paris, spécialiste des États-Unis. Son interview est à lire ici.

Foule pour Adama Traoré

La mort du noir américain George Floyd donne un nouvel écho en France à ceux qui dénoncent des violences policières ciblant les minorités et accusent les autorités d’être dans le « déni ». Malgré une interdiction préfectorale, 20 000 personnes ont répondu mardi à Paris à l’appel du comité de soutien à la famille d’Adama Traoré, jeune homme noir de 24 ans mort dans le Val-d’Oise en 2016 après son interpellation. Les manifestants ont utilisé des slogans du mouvement aux Etats-Unis. Dix-huit personnes ont été interpellées lors d’incidents en fin de manifestation entre policiers et protestataires.

Dans l’affaire Traoré, les auditeurs regrettent la partialité du traitement journalistique et le lien établi entre cette affaire et le meurtre de George Floyd. Toutes les antennes sont concernées par ces remarques, les auditeurs ont cependant davantage écrit pour Franceinfo.
« Je vous écris parce que je suis très profondément choquée par le traitement médiatique de l’affaire Adama Traoré par les journalistes de Franceinfo depuis l’affaire George Floyd aux Etats-Unis. »
« Je suis particulièrement déçu de la façon dont vos journalistes traitent l’actualité : leur parti pris de gauche est évident. Je ne prendrai qu’un exemple : l’affaire Traoré. Sur l’antenne de Franceinfo, par exemple, vous utilisez une technique évidente : un message sur les Etats Unis suivi immédiatement d’un message sur les rassemblements en France concernant cette affaire. Vieille ficelle d’amalgame. » J’invite ces auditeurs à lire la réponse du chercheur Pap Ndiaye.
Des auditeurs évoquent un déséquilibre dans le traitement éditorial.

Je vais être factuelle : mercredi matin la matinale de Franceinfo a très largement couvert ces différents évènements : les faits aux Etats-Unis à la suite de la mort de George Floyd, la parole à tous les acteurs du dossier d’Adama Traoré en France. Le traitement a été objectivement équilibré et l’ensemble des éléments journalistiques mis en perspective. Mon propos se fonde sur une écoute attentive de l’antenne de 6h00 à 9h00 du matin, le mercredi 3 juin. Vincent Giret, directeur de Franceinfo, recense, dans cette Lettre, tout le travail réalisé par sa rédaction afin de livrer aux auditeurs les éléments leur permettant de se construire un point de vue. A la demande d’un auditeur, le journaliste David Di Giacomo revient également sur son papier consacré à la contre-expertise voulue par les parties civiles, puis versée au dossier d’instruction.
Est-il nécessaire de rappeler que Franceinfo est une antenne de service public où l’information délivrée doit être le reflet d’une couverture exacte, équilibrée, complète et impartiale de l’actualité ?
Le travail d’un journaliste consiste à interroger plusieurs personnes, à contextualiser avec des règles d’impartialité fortes.
La ligne éditoriale de Franceinfo est toujours la même : exposer les faits, donner la parole à l’ensemble des acteurs du débat public, d’autant plus quand il s’agit d’un sujet sensible comme celui-ci.

Dans l’affaire Adama Traoré, Franceinfo a invité divers interlocuteurs à s’exprimer afin de faire connaitre les positions des uns et des autres. Le but d’une antenne de service public n’est pas de faire polémique mais de donner à entendre tous les points de vue sur les débats, voire les combats sociétaux, qui traversent notre pays. A chacun ensuite de se faire un avis selon ses propres convictions et ses sensibilités politiques, morales, philosophiques ou républicaines.

La Lettre d’intérieur de Virginie Despentes

« En France, nous ne sommes pas racistes, mais la dernière fois qu’on a refusé de me servir en terrasse, j’étais avec un arabe » écrit Virginie Despentes dans sa Lettre d’intérieur lue par Augustin Trapenard sur France Inter. Dans cette lettre adressée « à mes amis blancs qui ne voient pas où est le problème », l’écrivaine énumère les discriminations et le manque de diversité qu’elle observe depuis des décennies.

Très commentée sur les réseaux sociaux, cette lettre a suscité de nombreux courriels au service de la médiation, exprimant majoritairement une critique vigoureuse des propos tenus ; quelques auditeurs cependant disent avoir apprécié ce point de vue.
Pourquoi tant de réactions ? Les commentaires se sont concentrés sur la première phrase de la Lettre. Virginie Despentes écrit « ne pas se souvenir » d’avoir vu en exercice de son vivant, un « homme noir ministre ». Commentaire d’un auditeur : « Malgré le talent de cette écrivaine sa lettre, pour un effet de style peut-être et pour illustrer une thèse probablement, contient une grave inexactitude. Si, il y a eu des ministres noirs. »

Tentons de comprendre l’intention. On reproche à Virginie Despentes d’avoir oublié des femmes, des secrétaires d’Etat ou des ministres de la quatrième République. C’était là précisément le sens de sa phrase. « Un homme noir ministre » en exercice depuis 50 ans, force est de constater qu’il y en a très peu. Force est de constater que beaucoup de commentateurs ont du mal à en trouver. Force est de constater qu’effectivement, Virginie Despentes « ne se souvient » pas de Victorin Lurel, par exemple. Elle a le droit d’exprimer un sentiment (le peu d’hommes noirs « ministre en exercice » de son vivant). Elle a le droit de ne pas se souvenir. Et elle a le droit de mettre le doigt sur l’absence notoire d’hommes noirs au poste de ministre de son vivant. C’est une parole libre (on peut la juger factuellement fautive, lacunaire, inexacte ou pleinement y adhérer) droit s’appelle la liberté d’expression.

Quoiqu’il en soit, tous ces messages d’auditeurs signent l’entrée de Virginie Despentes dans le cercle des auteurs dont la Lettre a fait réagir. Elle rejoint Ariane Ascaride, Annie Ernaux, Christiane Taubira, Isabelle Adjani et Michel Houellebecq.
Depuis la première Lettre d’intérieur, le lundi 23 mars signée Alain Mabanckou, jusqu’à celle de Christine Angot qui clôt la série ce vendredi 5 juin, cette lecture d’Augustin Trapenard est un incontestable succès. L’engouement s’est confirmé au fil des messages reçus. Chronique sensible, subtile et singulière. Trois minutes radiophoniques très attendues. Comme un rendez-vous. On guette l’heure, on se demande quels mots seront prononcés, quelle parcelle d’imaginaire sera arpentée, quelle émotion nous gagnera : la surprise, la gaieté, l’enchantement, la tristesse, l’étonnement, l’indignation, la colère ? Tous les auteurs conviés ont enrichi cette palette.
« Vos « Lettres d’Intérieur » est la meilleure idée radiophonique qui n’ait jamais existé. C’est de l’émotion à l’état virginal, la force et la beauté des mots de ceux qui savent les magnifier et les partager. J’ai besoin désormais de ces lettres dans « mon intérieur » pour vivre chaque nouvelle journée. Je les attends… »
« Un moment de pure beauté radiophonique »
« Lettres d’intérieur » par sa diversité et le talent des auteurs a été un moment privilégié qui a rehaussé tout ce temps l’esprit public sans être élitiste ».

En apprenant ce matin l’arrêt de cette chronique, les auditeurs ont écrit à Augustin Trapenard pour le remercier et lui suggérer de réunir toutes ces lettres en un livre afin d’en garder une trace, c’est le coup de cœur cette semaine.
A partir du lundi 8 juin, les auditeurs retrouveront « Boomerang » d’Augustin Trapenard à 9h10 suivi de « L’instant M » de Sonia Devillers à 9h40 sur France Inter.

L’enfer éditorial à venir

Cette semaine les invités de la matinale de France Inter essuient des remarques particulièrement virulentes.

Lundi, le philosophe Bernard-Henri Lévy est l’invité du « Grand Entretien ». Un nouveau livre ? Oui. Son titre :« Ce virus qui rend fou ».
Réaction d’une auditrice, reflétant la tendance de l’ensemble des messages reçus :
« Incroyable ! Le philosophe se réveille. Le virus n’a pas de message dit-il, et lui ? Il débarque ? On ne l’a pas entendu pendant tout ce temps, et maintenant il râle, il s’insurge, il critique tout. Et pourtant il a profité de ce temps pour écrire son livre et maintenant il en fait la promotion. Tout est bon à prendre ! »
Nouvelle ressource éditoriale à haut potentiel médiatique, car prétexte à invitation sur les plateaux, le virus les inspire tous. Un rayon « Covid-19 » en librairie ? On a hâte.

Mardi, François Ruffin, est en studio. Un nouveau livre ? Oui. Son titre : « Leur folie, nos vies ». Le député LFI de la Somme tire les leçons de la crise sanitaire et pense l’après Covid. Audacieux. Il pense certes mais surtout le dit trop fort dans le micro, estiment les oreilles sensibles de nos auditeurs, tous unanimes : « Monsieur Ruffin, Si vous voulez être audible auprès du plus grand nombre, par pitié arrêtez de hurler en permanence ! Je comprends bien le caractère urgent du message que vous avez à délivrer, mais la colère permanente avec laquelle vous l’exprimez ne sert pas ce message. Je vous trouve a priori sympathique, mais au bout de 3 minutes d’interview, je n’en peux déjà plus… »

Mercredi, moment d’accalmie dans le flot de messages : les propos de Patrick Boucheron, historien, professeur au Collège de France – qui n’a pas de livre à vendre – sont partagés par les auditeurs : « La jeunesse a payé un prix extravagant, et encore aujourd’hui : il y a eu un sacrifice générationnel, enfant compris, et les étudiants ». Concordance de vision entre cet éminent spécialiste du Moyen-Âge et de la Renaissance et les auditeurs.

Jeudi la maire de Paris est au micro du « Grand Entretien ». Seuls deux sujets, sur l’ensemble de tous les points abordés par Anne Hidalgo, font vivement réagir.
Premier dossier : la circulation dans Paris. « Je trouve qu’elle ne gère pas la question automobile comme il le faudrait. On dirait que pour elle les automobilistes sont des ennemis à abattre. Je ne prends moi-même ma voiture que pour les vacances. Mais je trouve la politique menée sur ce point non cohérente. Pour les artisans, pour les personnes ayant un léger handicap physique, la voiture reste indispensable ». Second sujet sensible, la saleté dans la capitale : « Paris n’a jamais été aussi sale que depuis que vous êtes maire. Ce n’est pas uniquement une question d’incivilité, c’est aussi question de très mauvaise gestion de votre part et de votre équipe. ». Réponse d’Anne Hidalgo au cours de son entretien : « Si les citoyens ne prennent pas soin de leur ville, ce n’est pas le ou la maire qui règlera le problème ». L’édile indique qu’elle y a déjà consacré 500 millions dans sa précédente mandature et qu’elle « compte mettre 1 milliard d’euros dans la prochaine » : « Ce n’est pas un problème parisien, c’est national, un problème de culture » estime Anne Hidalgo.

StopCovid : foule virtuelle sous surveillance ?

Préparée dans l’urgence, l’application française de traçage de contacts contre le coronavirus StopCovid est entrée en fonction mardi. Elle permet à un utilisateur qui se découvre contaminé au coronavirus de prévenir automatiquement toutes les personnes qu’il a croisées à moins d’un mètre et pendant plus de 15 minutes, au cours des deux dernières semaines. L’application est critiquée par des experts en informatique, des juristes, également par les auditeurs, qui y voient un premier pas vers une société de la surveillance où nos faits et gestes seraient tracés en permanence par des systèmes automatiques.
Mais pour le gouvernement, StopCovid est le seul moyen de prévenir des personnes potentiellement contaminées par un porteur du coronavirus lorsque celui-ci ne peut identifier toutes les personnes avec lesquelles il a eu un contact rapproché : ses voisins dans les transports en commun par exemple.
Si le gouvernement a réussi son pari de fournir une application en un temps très réduit, il reste à prouver qu’elle fonctionne efficacement et remplit son objectif.

Dans la Lettre du 30 avril, les auditeurs évoquaient leur franche réserve à l’égard de cette application. Cette semaine, on observe beaucoup moins de réticence, un auditeur s’interroge même sur la partialité de Franceinfo sur ce dossier estimant que l’antenne « sort l’artillerie lourde contre l’application StopCovid ». Vincent Giret, le directeur de Franceinfo lui répond ici. Nous ferons également le point sur ce traitement éditorial avec Jérôme Colombain, le spécialiste des nouvelles technologies de Franceinfo. Le numérique est au cœur de nos vies et soulève beaucoup de questions sur le traitement des données personnelles, notre vie privée ou encore le traçage. Les questions des auditeurs sont légitimes. Réponses demain avec Jérôme Colombain à 11h50 sur Franceinfo dans le rendez-vous de la médiatrice.

Emmanuelle Daviet
Médiatrice des antennes