#35 36 L’édito de la médiatrice

La rentrée vue par les auditeurs

Les grilles de rentrée des antennes, le souhait d’entendre une pluralité de points de vue, le choix de mots et le traitement éditorial des attentats sont au menu des courriels des auditeurs reçus depuis le 24 août.

Le 7 janvier 2015, les collègues et amis de Catherine Meurisse, dessinatrice de presse à Charlie Hebdo, sont assassinés. Après la tragédie, afin de s’éloigner de la violence, elle se met en quête de l’opposé du chaos : la beauté. La jeune femme souhaite éprouver le syndrome de Stendhal, immense vertige ressenti par l’écrivain lors de son voyage en Italie en 1817 face à la profusion d’œuvres d’art, « l’évanouissement que tout à chacun peut avoir face à un déluge de beautés ». Dans un album pudique, intitulé « La Légèreté » publié chez Dargaud, Catherine Meurisse décrit le processus de sa renaissance, comment la beauté et la culture l’ont sauvée.

Face au chaos, aux bouleversements majeurs, la culture demeure. Elle est un remède, un rempart, une ressource. En cette rentrée 2020, surplombée par l’incertitude, la culture offre tous les recours pour penser l’époque, dépasser l’appréhension, analyser les clivages, comprendre aussi les fragmentations qui rongent notre société. La directrice de France Culture l’a d’ailleurs formulé : « Notre manière de prendre l’époque à bras-le-corps avec la culture comme signe des temps est un manifeste. L’accès si fondamental à la culture et à l’éducation a été très fortement bouleversé par la pandémie – et les inquiétudes demeurent. C’est dans cette direction, avec la conviction que notre radio a un rôle particulier à jouer en ce moment, que nous proposons pour l’année 2020-2021 de nouvelles émissions, voix et rendez-vous. Des nouveautés très conséquentes dans le domaine des arts (…) et un renforcement de l’offre autour des savoirs et de la connaissance. » Réaction d’une auditrice : « Je découvre votre nouvelle grille et je me régale. Merci pour la qualité de vos programmes qui prennent en compte la complexité du monde ».

En cette rentrée, Laurence Bloch, directrice de France Inter, réaffirme l’intention éditoriale de la chaîne : donner aux auditeurs « tous les éléments d’information et d’analyse susceptibles de les aider à comprendre et mesurer les nouveaux enjeux de l’époque tant du point de vue sanitaire qu’écologique, économique ou géopolitique » et toujours faire la part belle à la malice, l’humour et à la musique. Une ligne plébiscitée par les auditeurs comme le résume ce courriel : « France Inter vous êtes vraiment ma chaîne d’information, de culture et de divertissement favorite. Toute votre programmation est extraordinaire. Continuez comme cela à nous faire plaisir tout au long de la journée et de l’année. »
Favoriser le débat d’idées pour penser le monde d’après est donc au cœur de la nouvelle grille avec notamment le retour tous les vendredis du « Débat éco » dans la matinale. C’était un souhait régulièrement formulé l’an dernier par les auditeurs : « Je regrette « mon » vendredi avec Bernard Maris qui apportait une fois par semaine une contradiction qui était enrichissante ».

Message reçu 5/5 par la direction : « Thomas Piketty a accepté de reprendre la place de notre ami Bernard Maris et de confronter ses analyses à celles de Dominique Seux » se réjouit Laurence Bloch. Réactions des auditeurs ? Les avis sont partagés. Des auditeurs saluent le retour du contradictoire à l’antenne : « Je voulais vous féliciter pour avoir organisé ce débat entre ces deux économistes de grande qualité », d’autres critiquent le profil idéologique du nouvel intervenant : « N’est-il pas possible de trouver quelqu’un de plus ouvert sur le plan politique et économique et surtout moins politisé ? ».

Pluralité des points de vue

Lorsque la question de la pluralité des opinions est abordée par les auditeurs, elle concerne essentiellement le politique. Cependant, en cette rentrée, le curseur bouge. Le souhait d’entendre des avis contradictoires, des analyses, des voix différentes a basculé dans le domaine médical et le domaine scientifique. Sismographe assez fiable des critiques et remarques formulées aux médias, reflet des secousses de l’époque, le courrier adressé au service de la médiation enregistre ces derniers jours des commentaires négatifs au sujet de la couverture éditoriale de la pandémie, toutes stations confondues :

« Je suis très interrogative sur l’absence de questionnements et de recul sur la gestion de la pandémie : focalisation sur le nombre de morts et pas de mise en perspective avec la stabilité voire la diminution des cas graves hospitalisés. Le tout donne l’impression d’une information uniforme » ; « Pourriez-vous inviter de nombreux médecins qui font entendre un autre son de cloche ? » ; « Beaucoup de gens se réveillent et se tournent vers des médias alternatifs » ; « Y a-t-il des voix dissonantes de scientifiques relativement à l’approbation des mesures sanitaires ? France Inter, peut-elle les inviter ? »

À France Culture, on a tranché. La question a été posée hier à Sandrine Treiner lors du Rendez-vous de la médiatrice : « Veillez-vous à ce que tous les points de vue puissent être entendus sur votre antenne ? ». Réponse de la directrice de la chaîne : « Eh bien non, au risque de vous surprendre. Je pense que la science n’est pas qu’une histoire de points de vue. La science n’est pas une affaire d’opinions. Ce n’est en tout cas pas de cette façon que nous l’envisageons sur l’antenne de France Culture. C’est tout l’intérêt du travail réalisé par Nicolas Martin et toute l’équipe de « La Méthode scientifique », précisément pour dire « la science, ce sont des faits », et ce jusqu’à preuve du contraire, bien sûr. C’est ce qui guide notre réflexion. Donc, non, il ne suffit pas d’avoir un point de vue médical ou scientifique pour qu’il trouve place sur cette antenne. ». Une réponse ferme, à réécouter ici, saluée dès hier par des auditeurs de France Culture.

Sur France Culture toujours, Marc Weitzmann a choisi de donner la parole à Fatima Daas. La jeune femme de 24 ans signe « La Petite Dernière » un premier livre âpre, sorte d’autoportrait qui dit en creux la difficulté à traduire une identité. « Comment être soi, quand on est plusieurs choses sans se reconnaître dans aucune, comment faire concilier en soi, ce dont on hérite et ce que l’on croit choisir, l’ordre du groupe et la loi du désir, la nostalgie de l’appartenance et la quête d’autonomie ? » Questions sensibles et passionnantes qui « sous-tendent une bonne part des débats autour du genre et de l’origine de la France post-attentats et post-mouvement MeToo » indique le site de l’émission, émission qui a généré un flux inhabituel de courriels, certains saluant « cet entretien très loin des poncifs » d’autres exprimant leur malaise à l’issue de cette interview sans concession, des auditeurs se disant « choqués, voire franchement outragés », pour reprendre les mots de Marc Weitzmann dans sa réponse publiée dans cette Lettre.

La rentrée des enseignants

Du contradictoire, des questions « poil-à-gratter », c’est ce que les auditeurs de France Inter auraient souhaité entendre lors de l’interview de Jean-Michel Blanquer, invité de la matinale, le jeudi 27 août : « Je le constate à chaque interview du ministre de l’Education nationale, les questions sont tièdes, voire même consensuelles. J’aurais souhaité que les journalistes poussent plus loin les questions, sur les effectifs, les difficultés à gérer les classes en plus des obligations sanitaires. Il y a des invités qui sont bien chahutés et à qui on pose des questions qui dérangent. Avec Jean-Michel Blanquer, ce n’est pas le cas ».

Rentrée oblige, les professeurs sont particulièrement attentifs au choix des interlocuteurs sollicités pour relayer les points de vue des personnels de l’Education nationale : « Je ne supporte plus le traitement que j’estime partiel et partial des journalistes de notre radio publique d’information, des sujets liés à l’Education nationale. Comme de tradition hélas, le micro est donné au triptyque Snuipp, Snes Fsu, Fcpe. Triptyque largement surestimé (…) il dessert la cause des enseignants, notre cause, par ses positions souvent caricaturales (…) Je souffre réellement de n’entendre que les jérémiades souvent hors sol de mes « camarades du Snes et du Snuipp » sur vos antennes ».

Des enseignants se plaignent également de l’utilisation trop fréquente de l’apocope « prof ». Que le terme « prof » soit utilisé dans le langage courant sans volonté d’irrespect ou de mépris c’est un fait, en revanche dire « les profs » à l’antenne est singulièrement familier. Les enseignants ne supportent pas d’être ainsi qualifiés sur les ondes et ils ont raison de nous le signaler.

Le choix des mots

Nous l’avons souvent écrit ici, les auditeurs sont sensibles au champ lexical, au choix des mots. D’où les réactions en nombre à la suite d’un direct dans le journal de 13h, ce lundi 31 août, commentant l’arrivée en gare de Montparnasse, du « train de l’horreur », un train bloqué de longues heures dans le sud-ouest à la suite d’un enchaînement d’incidents sur le réseau ferré.

Ce registre hyperbolique a suscité de vives critiques : « déplacé, exagéré, voire inadmissible », « je suis outré ». Pour les auditeurs, parler de « train de l’horreur » convoque la présence spectrale de la Shoah et certains se demandent : « comment la rédaction va-t-elle traiter un accident ferroviaire avec morts et blessés ? ».

« Horreur », « atrocités », « chaos », personne ne contestera ces qualificatifs pour évoquer les attentats de janvier 2015. En revanche, le traitement éditorial soulève des remarques, notamment chez les auditeurs de Franceinfo : « Franceinfo nous impose ce matin, mercredi 2 septembre, d’écouter et réécouter la bande son de l’assaut à l’Hyper Cacher de janvier 2015 parce que le procès des attentats commence. Cette bande son ne nous apporte aucune information… sauf de faire peur. C’est du sensationnalisme morbide ».

Autre aspect éditorial soulevé par les auditeurs : l’anonymat des terroristes : « Pourriez-vous éviter de prononcer toute la journée le nom de ceux qui ont commis les attentats. C’est leur faire trop d’honneur ». Il y a quelques années, cette question a fait l’objet de débats au sein des rédactions, elle est régulièrement posée par le grand public qui a parfois du mal à comprendre ce choix journalistique.
Demain, dans le Rendez-vous de la médiatrice sur Franceinfo à 11h51, nous aborderons toutes ces questions avec Stéphane Pair, chef adjoint du service police justice.

Sur Franceinfo les auditeurs ont apprécié mercredi 2 septembre l’interview de Joëlle Fiss, analyste des droits de l’Homme auprès d’organisations internationales qui a estimé que « La liberté d’expression est toujours aussi menacée si ce n’est plus ». La députée au parlement de Genève a évoqué les journalistes « qui sont intimidés, même dans la salle de la Maison-Blanche », ce qui aurait été « surréaliste en 2015 ». Elle accuse « cette sorte de boycott organisé sur les réseaux sociaux qui condamne des personnalités pour les discréditer. On essaye toujours d’aseptiser le débat et encore plus aujourd’hui en 2020 qu’en 2015 ».

Sur les antennes de Radio France, pas question d’aseptiser ou de neutraliser le débat d’idées. Il y a au contraire en cette rentrée, sur toutes les antennes la volonté affirmée d’interroger les subjectivités, apprécier chaque discours comme étant l’expression d’une liberté de penser et de dire, ne pas s’engager dans un conflit des interprétations, avec le postulat de toujours informer au plus près des faits.
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Emmanuelle Daviet
Médiatrice des antennes