#38 L’édito de la médiatrice

​​​​​​Cette semaine, au menu des courriels des auditeurs : le déploiement de la 5G, l’ouverture du journal de 13h mardi sur France Inter consacrée au départ de Jean-Pierre Pernaut, l’invitation faite à Edwy Plenel dans l’émission « A voix nue » sur France Culture, un article consacré au rappeur Freeze Corleone sur le site de Mouv’, les chiffres et le traitement éditorial du coronavirus et la publicité sur les antennes. Vous retrouverez également dans cette Lettre une sélection des remarques des auditeurs adressées à France Inter, France Culture et Franceinfo.

La 5G sur l’échiquier politique

« Les anti-5G… encore une nouvelle communauté. Pourquoi ne parle-t-on pas de personnes favorables à la baisse des tensions énergétiques, à la consommation raisonnée ? Non. Il faut les qualifier « d’anti-quelque chose » » écrit un auditeur en début de semaine.
“Pro-5G » contre “Anti-5G” du côté des auditeurs, et “Innovateurs” contre “Amish” sur la place publique. Les réserves de la gauche écologiste envers la 5G ont tourné à l’affrontement politique avec Emmanuel Macron, les Verts reprochant à l’exécutif un passage en force et le président les taxant d’obscurantisme. Cette semaine, le dossier s’est donc accéléré avec des postures politiques renvoyant chacun à des positions tranchées et les auditeurs se sont engouffrés dans le débat demandant aux journalistes de remplir pleinement leur devoir d’information sur cette nouvelle technologie.

Le chef de l’Etat a promis lundi, devant des entrepreneurs du numérique, de « tordre le cou à toutes les fausses idées » sur la 5G, au lendemain d’une tribune cosignée dans le Journal du Dimanche par près de 70 élus LFI et EELV – dont Jean-Luc Mélenchon et Yannick Jadot – et réclamant un moratoire à la mise en œuvre du nouveau réseau mobile. « La France va prendre le tournant de la 5G parce que c’est le tournant de l’innovation », a insisté le Président en ironisant sur ceux qui préfèreraient « le modèle Amish » et le « retour à la lampe à huile ». Les Amish sont une communauté chrétienne américaine connue pour mener une vie simple à l’écart des technologies. Sans adopter ce choix austère et radical, les auditeurs qui nous écrivent s’interrogent sur cette nouvelle technologie mobile et regrettent que l’aspect économique soit davantage valorisé que les questions environnementales : « Les contres arguments présentés pour légitimer le déploiement de la 5G ne tiennent pas compte des contraintes environnementales. Le sujet est traité d’un point de vue économique et pas d’un point de vue écologique. J’ai vraiment le sentiment que le monde économique prend encore de haut les sujets environnementaux. »

Un autre auditeur estime lui que : « trop souvent le débat de la 5G tourne autour de la santé. Il serait intéressant d’aborder le débat sous l’angle de la dépense énergétique. Est-ce raisonnable de s’équiper d’une technologie aussi énergivore, sous prétexte d’être un enjeu stratégique majeur, tout en souhaitant lutter contre le réchauffement climatique ? ».

Un rapport, commandé par le gouvernement dans le cadre du déploiement de la 5G, souligne qu’il n’y a pas « d’effets néfastes avérés à court terme en-dessous des valeurs limites recommandées concernant l’exposition aux ondes électromagnétiques », écrivent les auteurs, qui s’appuient sur « un grand nombre » d’études publiées sur le sujet depuis 1950. Remis mardi, ce rapport avait été commandé au début de l’été par le gouvernement pour répondre à la demande de « moratoire » sur l’attribution des premières fréquences 5G, exprimée par la Convention citoyenne pour le climat. Il a été établi par le Conseil général de l’environnement et du développement durable, l’Inspection générale des affaires sociales, l’Inspection générale des finances et le Conseil général de l’économie. De son côté, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail, l’Anses, indique sur son site, qu’une étude publiée en 2013 ne met « pas en évidence d’effets sanitaires avérés ». Mais dans un rapport rendu public au début de l’année, l’Anses observait « un manque de données scientifiques sur les effets biologiques et sanitaires potentiels » de certaines fréquences liées à la 5G.

Juste reflet des préoccupations de nos concitoyens, les courriels reçus cette semaine témoignent de leurs préoccupations environnementales, sanitaires et scientifiques à l’égard de la 5G. Les auditeurs souhaitent des informations pratiques et suivies sur le sujet. En pleine polémique sur ce déploiement, le gouvernement a d’ailleurs voulu rassurer les élus locaux et les citoyens en promettant la publication « systématique » des données sur cette nouvelle technologie mobile, ainsi qu’un renforcement des recherches scientifiques comme des contrôles sur le terrain. Les enchères pour l’attribution des premières fréquences de la 5G doivent se tenir ce mois-ci.

La 5G est donc un dossier ultrasensible et multi-dimensionnel : numérique, technologique, économique, énergétique, écologique, sanitaire, social et politique bien sûr, puisqu’il agit comme un révélateur d’intentions tactiques dans la perspective de 2022.

Sujet pour la présidentielle et objet d’échanges nourris

Mercredi, les auditeurs de Franceinfo ont pu écouter Cédric O, secrétaire d’Etat chargé de la Transition numérique et des Communications électroniques débattre avec Julien Bayou, le secrétaire national d’EELV sur l’utilité ou non de cette technologie. En préambule de son intervention, Julien Bayou a remercié le service public d’organiser cet échange au cours duquel il a indiqué qu’on n’a pas « besoin » de « brosses à dents et des frigos connectés » quand Cédric O répétait lui, que « la 5G est utile et indispensable ».

Toujours sur Franceinfo, Valérie Pécresse a déclaré hier qu’elle souhaite qu’ « on accélère le déploiement de la 5G ». La présidente de la région Île-de-France pense « que l’État devrait demander à l’Organisation mondiale de la santé de faire une étude comme elle l’avait fait au moment de la 4G pour rassurer les Français ». Elle a appelé à une « compilation » de « toutes les études qui sont faites dans le monde. Compiler et émettre des recommandations qui soient des recommandations consensuelles et mondiales. »

La 5G, pion d’expression sur l’échiquier politique, a mobilisé cette semaine différents acteurs de gauche à droite, mais ce ne sont pas les seuls interlocuteurs à s’exprimer et nous reviendrons demain sur le traitement éditorial de ce dossier avec Anne-Laure Barral, spécialiste environnement, dans le rendez-vous de la médiatrice sur Franceinfo à 11h51.

Le journalisme sur l’échiquier médiatique

Quel est le point commun entre Jean-Pierre Pernaut et Edwy Plenel ? Aucun si ce n’est une carte de presse et une façon diamétralement opposée d’envisager le métier de journaliste. Preuve – si besoin est pour le grand public – que le spectre des idéaux journalistiques est très large au sein de notre corporation.

Le premier déclare : « Le 13 heures est le journal des Français, qui s’adresse en priorité aux Français et qui donne de l’information en priorité française. Vous voulez des nouvelles sur le Venezuela ? Regardez la chaine vénézuélienne. Sur le Soudan ? Regardez les chaînes africaines. Le journal de 13 heures de TF1, c’est le journal des Français. »

Le second écrit : « Construire un public – soit une adhésion, une fidélité, une participation – , c’est produire une conscience commune où le conflit démocratique peut s’épanouir, trouver son sens et chercher son issue. A l’inverse, la foule, c’est-à-dire la quête de l’audience la plus large, dilue les enjeux civiques, banalise et uniformise, formate et enrégimente. »
Ces journalistes que tout oppose sont réunis cette semaine dans cette Lettre. Pour des raisons très différentes, ils sont au cœur de critiques formulées par des auditeurs.

Hiérarchie de l’information ?

Mardi, alors qu’en Algérie le symbole du combat pour la liberté de la presse, Khaled Drareni, reste derrière les barreaux après sa condamnation à deux ans de prison ferme, alors que des mesures plus contraignantes sont annoncées en Gironde et dans les Bouches-du-Rhône pour juguler le Covid-19, alors que le débat sur la 5G s’enflamme, que la Californie brûle et que l’on enregistre de préoccupants records de chaleur avec des niveaux inédits pour un mois de septembre dans les régions situées au nord de la Seine, l’ouverture du journal de 13h de France Inter a déconcerté les auditeurs.

L’info ? Jean-Pierre Pernaut va quitter le 13H de TF1.
Plus de deux minutes consacrées à cette « institution télévisuelle » pour commencer le journal : incompréhensible pour des fidèles du 13/14 de France Inter. Réactions immédiates : « Bravo au choix éditorial. Il n’y avait vraiment aucun autre sujet plus important en France ou dans le monde que cette anecdote ? Essayez d’élever un peu le niveau. Que le journal le plus important de la mi-journée sur la radio de service public ait fait ce choix est consternant. Prenez exemple sur la BBC… » Majoritairement ironiques, les courriels traduisent une franche incompréhension quant à la hiérarchie de l’information. Plus nuancé, un auditeur estime : « Faire un papier sur ce présentateur-vedette qui aura marqué une partie de la France (celle de 13h) pendant 30 ans, après tout, pourquoi pas. À ce titre, Pernaut méritait probablement une « couverture ». Mais que France Inter place « ça » en Une, ça me laisse perplexe, incrédule voire déboussolé. ». Philippe Lefébure, directeur de la rédaction de France Inter, a pris connaissance de ces remarques et revient sur le choix de l’ouverture d’un journal dans cette Lettre.

La valeur de l’information

Hier, Sandrine Treiner, directrice de France Culture, a tenu à répondre aux auditeurs dans le rendez-vous de la médiatrice. Le motif de leurs critiques ? L’invitation faite à Edwy Plenel dans « A voix nue ». Cette émission historique de la chaîne qui ne suscite, pour ainsi dire, jamais de remarques négatives, est un entretien à deux voix donnant la parole à des artistes, des créateurs, des intellectuels qui livrent leurs réflexions au cours de cinq demi-heures diffusées du lundi au vendredi à partir de 20h.
La semaine dernière, les auditeurs ont pu écouter les confidences du journaliste Edwy Plenel. Un choix qui les a fait réagir : « Cette série d’émissions consacrées à Monsieur Plenel est tout à fait surprenante. Il n’est ni un philosophe, ni un scientifique ni un écrivain éminent. En tant que journaliste il a pris des positions très équivoques et choquantes. »

Outre le profil de l’invité, la date de diffusion de l’émission a largement motivé ces courriels critiques : « Est-ce vraiment le moment, en plein procès des attentats de janvier 2015, d’inviter ce personnage qui a tenu des propos tellement scandaleux après la tuerie de Charlie Hebdo ? Est-ce une provocation ou une simple bévue ? ». Sandrine Treiner a répondu point par point à ces remarques. Son intervention est à retrouver ici et, preuve de l’intérêt des auditeurs de France Culture aux prises de parole de la directrice de la chaîne, des courriels nous parviennent sitôt l’émission achevée : « Je viens d’écouter le rendez-vous de la médiatrice de ce jour, et je souhaite contribuer à « rééquilibrer » les critiques négatives formulées par certains auditeurs concernant l’invitation d’Edwy Plenel dans « A voie nue ». Fidèle auditrice depuis des années, je vous écoute parce que je pense que la pluralité des points de vue est une richesse et qu’elle devient très rare actuellement dans de nombreux médias. Comme tout le monde, je suis parfois déçue ou contrariée d’entendre sur votre antenne certaines personnalités, mais je ne vous écris jamais pour vous dire à quel point cela me semble peu approprié. Je ne vous écris pas parce qu’il me semble qu’il est important de pouvoir laisser s’exprimer des voix qui ne sont pas représentatives de notre avis, voire même avec lesquelles nous avons des désaccords profonds. C’est précisément ce qui fait l’intérêt et la richesse de France Culture, alors s’il vous plaît continuez à nous proposer des points de vue divers, riches, qui sortent des idées remâchées que l’on trouve partout ailleurs. Et continuez à défendre vos choix. Et en passant, un grand merci pour avoir diffusé ce cycle sur Edwy Plenel qui fut un très bon moment pour de nombreux auditeurs dont je fais partie. ».

Outre la directrice de France Culture, Rémi Dybowski-Douat, le producteur de « A voix nue », a également souhaité s’adresser aux auditeurs. Sa réponse commence par une question : « Fallait-il diffuser cette série d’entretiens alors que s’ouvrait le procès de l’attentat de Charlie Hebdo ? » Son propos, factuel et éclairant sur la fabrication de l’émission, est à retrouver dans cette Lettre.

Échec et rap

À lire également la réponse de Bruno Laforestrie, le directeur de Mouv’, la station des publics jeunes de Radio France axée sur l’actualité des cultures urbaines, le rap français ou encore le « rap us ». Mouv’ est interpellé sur les réseaux sociaux et des auditeurs nous ont écrit au sujet de Freeze Corleone, une figure montante du rap français. De quoi s’agit-il ?

Dans un article intitulé « Les clefs pour comprendre Freeze Corleone », publié sur son site il y a un an, Mouv’ indique que ce rappeur est « réservé à un public très averti et conscient de la teneur de ses textes (…) Ses textes ne sont pas à mettre entre toutes les mains, et certaines thématiques récurrentes de son univers sont à prendre avec beaucoup de recul. Accusé par certains d’antisémitisme, sa discographie est ainsi parsemée de name-droppings (figure de style consistant à citer des noms de gens ou d’institutions connus, ndlr) et métaphores outrepassant régulièrement les limites de l’acceptable. Le rappeur ne s’est jamais exprimé sur le sujet (il ne donne aucune interview) et c’est donc à l’auditeur de faire le tri et d’effectuer le travail d’interprétation, en fonction de sa sensibilité et surtout de son degré de lecture. ».

Cet article a ressurgi hier sur les réseaux sociaux dans le contexte de l’actualité de Freeze Corleone qui sort un nouvel album. Un album que les équipes de Mouv’ ont écouté jugeant qu’aucun de ses titres ne pouvait entrer dans la programmation musicale de la chaîne.
Cet article, écrit il y a un an donc, se télescope avec la sortie de nouvelles chansons et de clips du rappeur qui ont provoqué hier l’indignation de plusieurs élus et nourri les échanges sur Twitter tout au long de la journée. Journée au cours de laquelle le gouvernement a annoncé avoir saisi la justice au sujet de ces clips jugés « antisémites » et « négationnistes ». Dans la foulée, le parquet de Paris a ouvert une enquête pour « provocation à la haine raciale » et « injure à caractère raciste » visant plusieurs clips de Freeze Corleone.

« Sous couvert de l’art, on ne peut pas tout dire », a commenté ce vendredi sur Franceinfo Frédéric Potier, délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). « On a consulté ses paroles, on y a trouvé un cocktail d’antisémitisme, d’apologie du nazisme et de complotisme. Ces paroles on les découvre, hélas, en plein procès Charlie Hebdo, le jour même du nouvel an juif et il ne faut pas que l’art soit le refuge de la haine. »
Dans des extraits de ses clips diffusés sur les réseaux sociaux et compilés notamment par la Licra, le rappeur fait l’éloge du terroriste Mollah Omar et déclare : « J’arrive déterminé comme Adolf dans les années 30 », « tous les jours RAF (rien à foutre, ndlr) de la Shoah » ou bien encore « comme des banquiers suisses, tout pour la famille pour que mes enfants vivent comme des rentiers juifs ».

Il est important ici de rappeler que cet artiste n’a jamais été invité dans aucune émission sur l’antenne de Mouv’ et que ses titres n’ont jamais été diffusés dans la « playlist » de la chaîne comme le précise Bruno Laforestrie dans sa réponse argumentée aux auditeurs publiée dans cette Lettre.

“Voilà comment on te remercie le cheval…”

Ce matin, dans son billet hebdomadaire sur France Inter, François Morel a rendu hommage au cheval. C’est le coup de cœur des auditeurs en cette fin de semaine.

Emmanuelle Daviet
Médiatrice des antennes