#39 L’édito de la médiatrice

​​​​​​Icônes médiatiques  

Cette semaine, le courrier des auditeurs de Radio France illustre, si besoin est, à quel point le professeur Raoult et son traitement divisent l’opinion. Mardi, sur le site de France Bleu Provence un article proposant le témoignage d’un malade traité à l’hydroxychloroquine a suscité un tollé. Ce matin, sur France Culture, la chronique scientifique critiquant le professeur Raoult a provoqué de très vives réactions. 
Le coronavirus est toujours au centre des préoccupations avec, dans les messages cette semaine, des thématiques multiples : les nouvelles mesures, le protocole sanitaire dans les écoles, des témoignages d’auditeurs ayant contracté le virus. 
Au cœur également des débats qui agitent notre société : la tenue « républicaine ». Hommage également des auditeurs à Juliette Gréco.  
Leur coup de cœur cette semaine est Léonora Miano, invitée du Grand entretien de Nicolas Demorand, ce matin sur France Inter.  

Haro sur le témoignage d’un malade traité à l’hydroxychloroquine 

Quelle est la valeur scientifique du témoignage d’un journaliste qui raconte son traitement à l’hydroxychloroquine ? Les auditeurs ont tranché : « Un témoignage possède une valeur absolument nulle dans l’évaluation d’une vérité scientifique », commentaire reçu après la publication d’un article, mardi sur le site de France Bleu Provence. On peut lire dans cet article le témoignage de « Paul Molga, journaliste pour Les Echos à Marseille, testé positif à la Covid-19 » et qui « a décidé de suivre le traitement controversé, préconisé par le Professeur Raoult. Il raconte la maladie et les effets du traitement presque immédiats ». En réaction à cette publication, les messages, parfois franchement ironiques, ont été très critiques : 
« Cet article me semble énoncer des contrevérités scientifiques, dont j’ai l’impression qu’elles rentrent en contradiction complète avec la mission de service public qui est celle de Radio France. (…) Le témoignage, comme l’expérience personnelle, n’ont absolument aucune espèce de valeur en science. J’ai donc beaucoup de mal à comprendre que sur un service public, dont l’une des missions est de soutenir l’information et la culture, se trouve présenté un reportage qui mette en valeur une approche de la science qui va précisément à l’encontre de celle que, jour après jour, dans leurs cours et dans leurs recherches, les professionnels s’évertuent précisément à démystifier. ».  

« Cet article donne l’impression que l’on peut faire d’un cas particulier (celui du journaliste mentionné) un cas général. Il mélange par ailleurs la corrélation (j’ai pris de la chloroquine et j’ai guéri) et la causalité (j’ai guéri parce que j’ai pris de la chloroquine). » 

Le témoignage d’un journaliste évoquant son traitement à l’hydroxychloroquine a-t-il une valeur scientifique ? Assurément non. Mais cet article prétendait-il avoir un caractère scientifique ? Manifestement pas, comme le précise le rédacteur en chef de la station, Philippe Renaud : « La rédaction de France Bleu Provence, n’a pas la prétention de se prononcer ou de donner un quelconque avis sur l’efficacité de tel ou tel médicament. Sur le sujet de la chloroquine, comme de nombreuses rédactions, nous avons donné la parole à tous ceux qui pouvaient s’exprimer. Le professeur Didier Raoult bien sûr, mais de nombreux autres professeurs, et épidémiologistes ont livré leur point de vue à la fois sur notre antenne hertzienne, mais aussi sur nos formats numériques. Dans ce débat passionné, nous avons toujours voulu rester équilibrés, ne pas prendre parti, ce n’est pas notre rôle, nous n’avons pas les compétences scientifiques pour. Cet article, n’a donc jamais eu pour objet d’apporter une vérité scientifique, mais un témoignage d’une personne qui, comme des milliers d’autres à Marseille, a pris le fameux traitement du professeur Raoult. » L’intégralité de sa réponse est à lire dans cette Lettre. 

Pas touche au Professeur Raoult  

Depuis le début de l’épidémie, la défense de l’hydroxychloroquine par Didier Raoult, qui dirige l’Institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection à Marseille, a suscité de nombreuses polémiques dans le monde scientifique, en France et au-delà. La Société de pathologie infectieuse de langue française a saisi en juillet l’Ordre des médecins des Bouches-du-Rhône contre le médecin, qu’elle accuse d’avoir indûment promu l’hydroxychloroquine. Mais « un Français sur deux (52%) porte aujourd’hui un regard positif sur le Professeur Raoult« , selon un récent sondage de l’institut Harris Interactive.  

Les auditeurs, qui ont vivement réagi à l’intervention de Nicolas Martin ce matin sur France Culture, font probablement partie des Français ayant une bonne opinion du médecin. Ils ont, en effet, été ulcérés par certains passages de la chronique du producteur de l’émission « La Méthode scientifique » : 
« Dans la dernière vidéo qu’il a postée sur le site de l’IHU (Institut hospitalo-universitaire Méditerranée), Didier Raoult dit je cite « ce n’est pas la même maladie qui circule ». Il dit encore : « il existe différents mutants qui sont corrélés avec l’existence de formes moins graves ». Il dit encore : « c’est un phénomène, le Sars Cov 2 vit un phénomène de mutation accélérée ». J’ai le regret de vous dire que tout cela est soit complètement faux, soit très approximatif, en tout cas ça a la vertu de semer la confusion » a indiqué Nicolas Martin.

Il n’en fallait pas plus pour s’attirer les foudres d’auditeurs de la matinale estimant qu’il s’agissait d’une chronique à charge contre Didier Raoult. Leurs messages sont à retrouver dans cette Lettre ainsi que la chronique « Radiographie du coronavirus », afin de permettre à chacun de juger si leurs remarques sont justifiées ou par trop virulentes. Nicolas Martin a également tenu à leur répondre afin d’expliquer la nature de son travail : « Notre intention (…) est de revenir à l’essentiel, à savoir : ce que la communauté scientifique peut nous dire, au plus près de la recherche, sur ce virus, ce qu’est l’état de nos connaissances communes à mesure que la science progresse. Or, profitant de la confusion et de la profusion d’informations, certains chercheurs prennent des largesses avec la rigueur scientifique et font passer qui des opinions pour des faits, qui des approximations pour des données. Ce sont ces paroles, fausses ou approximatives, que nous traquons pour leur opposer la rigueur scientifique de chercheuses et de chercheurs reconnus, que nous interrogeons, dont nous vérifions les informations qu’elles et ils nous transmettent à l’aune de ce qui est publié dans les revues scientifiques internationales. ». L’intégralité de sa réponse est à lire dans cette Lettre. 

Depuis le début de l’épidémie, le professeur Raoult est toujours au centre de l’intérêt du public et fait partie de ce que les auditeurs appellent « les voix dissonantes ». Il y a trois semaines, dans cette Lettre, nous évoquions déjà leur souhait d’entendre des avis scientifiques contradictoires, des analyses médicales différentes sur les antennes. Nous avons relayé cette demande forte auprès des rédactions et, à la question d’une auditrice : « Veillez-vous à ce que tous les points de vue puissent être entendus sur votre antenne ? », il est intéressant d’observer que chaque rédaction nourrit sa réponse d’un argumentaire spécifique, selon sa ligne éditoriale.  

La question a, en effet, été successivement posée sur France Culture le 3 septembre, sur Franceinfo le 12 septembre et ce matin sur France Inter dans « Le rendez-vous de la médiatrice », consacré au traitement journalistique de la crise sanitaire. Emission à laquelle participaient Philippe Lefébure, le directeur de la rédaction, et Danielle Messager, spécialiste santé dont voici la réponse : « Sont entendus les scientifiques qui ont légitimité à être entendu, un certain nombre de chefs de service, de chercheurs. Si vous faites référence à l’hydroxychloroquine, on en a beaucoup parlé. On a aussi entendu le professeur Raoult. Mais on a aussi démontré que les essais ne pouvaient être validés que lorsqu’ils étaient randomisés. Je peux vous citer la grande chercheuse à l’INSERM Dominique Costagliola qui dit « affirmer le contraire est malhonnête ». On a donné la parole, on ne va pas le faire en permanence car maintenant le débat sur l’hydroxychloroquine est clos. » Tout au long de cette émission, les questions des auditeurs ont été relayées, les réponses des journalistes sont à réécouter ici

Le coronavirus domine toujours le courrier des auditeurs avec, dans leurs messages, des thématiques multiples : la question des tests, le protocole sanitaire dans les écoles, l’aspect anxiogène de la situation, des témoignages d’auditeurs ayant contracté le virus, le regret que les sujets traités sur les antennes soient trop parisiens. Une remarque qui était certes valable en début de semaine mais qui a été nuancée à la suite des nouvelles annonces faites mercredi soir, la France ayant instauré des zones d’alerte maximale – Aix-Marseille et la Guadeloupe – et des zones d’alerte renforcée dans lesquelles sont placées onze métropoles: Bordeaux, Grenoble, Lille, Lyon, Montpellier, Nice, Paris et la petite couronne, Rennes, Rouen, Saint-Étienne et Toulouse. Ces nouvelles mesures sont les plus commentées par nos auditeurs. 

De fil en aiguille  

En ce mois de septembre, avec les températures élevées, les tenues des collégiennes et lycéennes se sont allégées. Sur les réseaux sociaux, des histoires d’établissements refusant l’entrée à des jeunes filles en raison de vêtements jugés provocants se sont multipliées. Sont apparus alors sur Twitter et Instagram plusieurs mots-dièse (#lundi14septembre et #liberationdu14), autrement dit un appel pour inciter collégiennes et lycéennes à venir en cours habillées comme elles le souhaitaient le lundi 14 septembre.  
Le jour dit, elles ont été nombreuses à répondre à l’appel, défiant ainsi la « tenue correcte » exigée par la plupart des règlements des collèges et lycées, qu’elles estiment sexistes. C’est donc en mini-jupe, décolleté ou nombril apparent, qu’elles ont franchi le seuil de leur établissement.  

Il faut savoir que dans l’Éducation nationale, le contrôle des tenues vestimentaires relève des règlements intérieurs de chaque établissement. L’Union nationale des lycéens pointe d’ailleurs le « flou juridique » entourant ces règlements et son président Mathieu Devlaminck estime que « les jugements qui sont faits, rejoignent souvent des stéréotypes sexistes ». Ajoutons que les collégiennes et les lycéennes s’offusquent en particulier d’un argument utilisé pour leur imposer de se couvrir : des tenues trop légères pourraient perturber les garçons. 

L’affaire a pris un tour nouveau lorsque, une semaine après le début de cette mobilisation contre la « tenue correcte » imposée aux filles, le ministre de l’Education nationale a préconisé, lundi 21 septembre, de s’habiller de « façon républicaine ». Un terme qui a fait réagir les auditeurs. Certains ont ironiquement évoqué dans leurs messages le tableau « La liberté guidant le peuple » de Delacroix, et son allégorie au sein dénudé, coiffée du bonnet phrygien et brandissant le drapeau tricolore : « La réaction du ministre a été à côté de la plaque. Il ne suffit pas d’aligner des mots réels dans une phrase grammaticalement correcte pour que cela ait du sens. Que vient faire la République dans cette affaire ? J’ai immédiatement pensé à « La Liberté guidant le peuple de Delacroix » ou aux bustes joliment décolletés de Marianne dans les mairies. Peut-être que les élèves devraient venir avec des bonnets phrygiens ? »

« Je suis enseignante dans le secondaire, académie de la Guadeloupe. Dans cette académie, le « problème » de la tenue vestimentaire est réglé par l’imposition d’un uniforme. C’est une façon de ne pas traiter le « problème » de la tenue qui est bien souvent un problème d’adultes. Ce sont toujours des adultes qui formulent ce genre de réflexions et, le pire, c’est que les jeunes filles sont renvoyées chez elles, empêchées d’aller en cours, au motif que leur tenue n’est pas correcte ou, comme dirait Jean-Michel Blanquer, normale ou « républicaine ». Ce qui ne me semble pas républicain, c’est d’une part d’empêcher une ou un jeune de s’instruire au motif qu’il/elle n’est pas habillée correctement : les droit à l’éducation est ainsi bafoué du fait d’un jugement de valeur de quelques-uns sur quelques autres. » 

« Le port de la « tenue correcte » à l’école cacherait-il un malaise sexiste et générationnel ? » s’est interrogé le Téléphone sonne. Mercredi soir, le sujet a été analysé sous toutes les coutures avec un réel succès si l’on en juge les nombreux messages d’auditrices, parfois jeunes. Un regret cependant, formulé par un auditeur :  
« Animé par une femme, les invitées sont exclusivement des femmes, les appels pris à l’antenne sont exclusivement des femmes jusqu’à ce qu’on s’en aperçoive à 19h57 et qu’on prenne un appel masculin pour donner le change mais auquel on ne répond pas vraiment. » Indiquons à notre interlocuteur qu’il est difficile pour l’équipe du « Téléphone sonne » de donner la parole à un homme si aucun n’appelle le standard pour s’exprimer dans l’émission.    

Au-delà de cette remarque, ce sujet sociétal génère beaucoup de réactions et de commentaires : 
« Quelle société étonnante où l’on considère que le problème est la tenue des filles/femmes et non pas le regard que l’on porte dessus. Qui est juge de ce qu’est une tenue correcte ? Est-ce le vêtement qui fait la correction de la tenue ou bien le regard qui est porté dessus ? » 

« Les jeunes filles concernées sont des consommatrices, très influencées par les médias, la publicité, l’offre de vêtements sur le marché et ne sont donc pas si libres que cela de leurs choix (et qui l’est vraiment ?). Il y a depuis un certain nombre d’années une surenchère dans le milieu de la mode vers une sorte de « porno soft » et elles sont donc encouragées à montrer plus, comme des objets de consommation sur un présentoir ou dans une vitrine, à aller « un peu plus loin », en jouant avec les limites »  

« Il me semble simplement que le rôle des adultes est d’aider les plus jeunes à ne pas être dupes du marketing (y compris vis-à-vis des marques qu’ils vénèrent), à réfléchir à leur image, à respecter leur corps. »  

« Certains êtres sont des poèmes » 

A-t-elle réfléchi à l’image qu’elle nous laisserait celle qui est partie mercredi ? Celle qui déclara avec élégance sur France Inter dans Boomerang : « Il n’y a que l’amour qui compte. L’amour, la passion, et le formidable miroir qu’est le regard des autres : parce qu’il n’y a que là qu’on est beau. » 
Après plus de 70 ans d’une carrière marquée par la grâce, l’audace, la liberté et l’amour des mots, Juliette Gréco ne posera plus l’intelligence de son regard sur cette société qu’elle analysait avec acuité, les auditeurs lui rendent hommage dans cette Lettre. 

« Certains êtres sont des poèmes », une formule qui semble ciselée pour Juliette Gréco, signée Michael Lonsdale au micro d’Augustin Trapenard en 2016. Ce grand comédien nous a quittés lundi. Deux jours après lui, le chef étoilé Pierre Troisgros et les auditeurs sont toujours sensibles au portait que l’on dresse des personnalités disparues : « J’ai été surpris du traitement différentiel de deux décès récents, ceux de Pierre Troisgros et de Juliette Gréco. J’ai été surpris de constater un lexique orienté sur le physique de Juliette Gréco (belle, beau maquillage, gracieuse, grande) alors que celui caractérisant Pierre Troisgros était davantage orienté sur ses actions et son savoir-être (innovant, drôle, sympathique, etc.). Je suis bien conscient que Franceinfo est l’un sinon le plus respectueux des diffuseurs quant à l’égalité Homme-Femme dans les médias. Dans tous les cas, dans cette époque de prise de conscience de la réalité féminine nous aurions pu dire de Juliette Gréco qu’elle était avant-gardiste, innovante, audacieuse. Et de Pierre Troisgros qu’il était empathique, gracieux et élégant dans leurs métiers respectifs. » 

Nous répondrons à cette question demain dans le rendez-vous de la médiatrice à 11h51 avec Ersin Leibowitch, chef du service culture de Franceinfo. Nous évoquerons un exercice journalistique peu connu du grand public : les nécrologies. Au fil du mois de septembre en effet, la liste des personnalités décédées s’est allongée : Annie Cordy, Bernard Debré, médecin et homme politique et son frère le journaliste et écrivain François Debré obligeant les rédactions à être ultra-réactives pour traiter cette actualité qui impose des règles très codifiées aux journalistes.  

Pollution lexicale 

À n’en pas douter, ce matin les auditeurs soucieux du bon usage de la langue française ont été sensibles au billet de Nicolas Demorand consacré à l’épidémie d’anglicismes sur l’antenne : « Bravo pour votre 80 secondes sur l’emploi insupportable des anglicismes et du franglais sur vos ondes. ». Le présentateur de la matinale a évoqué le message d’un auditeur las des « clusters », « tracing », « coworking », « running », et autres « coach », « best-seller », « burn-out »,  « punchline », « playlist », « pitch », « bashing », « buzz », «  challenge », « sponsor » entendus tout au long de la journée à la radio. Cette liste interminable donne le sentiment aux auditeurs que la préservation de la langue française n’est pas une réelle préoccupation sur les antennes. Au regard des nombreux messages reçus à ce sujet, difficile ne pas accorder du crédit à cette analyse. Pourtant rappelons qu’en tant que média de service public, Radio France a parmi ses priorités la valorisation du patrimoine linguistique français. 

Les auditeurs remercient également chaleureusement Nicolas Demorand d’avoir invité Léonora Miano, auteur d’Afropea (Grasset) dans le Grand entretien ce matin. C’est leur coup de cœur cette semaine :  
« Quel magnifique début de journée avec une invitée d’un tel niveau de clarté, de simplicité, d’intelligence. »,  
« Vraiment, ça fait un bien fou de commencer une journée en entendant des intelligences comme celle de ce matin », 
« J’ai les larmes aux yeux et je sais, plus que jamais, pourquoi j’écoute France Inter. Merci à tous. » 

Emmanuelle Daviet
Médiatrice des antennes