#49 Nino Ferrer suite : les auditeurs poursuivent le dialogue

Dans la dernière lettre, les auditrices et auditeurs réagissaient à la diffusion de la chanson « Le blues anti-bourgeois » de Nino Ferrer. Jocelyn Perrotin, directeur de la musique de France Inter leur a répondu et de nombreux auditeurs ont souhaité poursuivre le dialogue. Nous vous proposons une sélection de ces réponses.

La réponse de Jocelyn Perrotin, directeur de la musique de France Inter

« Vous avez été plusieurs auditeurs à exprimer votre indignation à l’écoute du titre de Nino Ferrer « Le blues anti bourgeois » face B du 45 tours « Oui mais ta mère n’est pas d’accord » de 1970.

À aucun moment notre volonté n’a été de choquer ou de blesser et si c’est le cas nous vous prions de nous en excuser.

En revanche, pour une meilleure compréhension, il est important d’apporter une précision à la lecture de cette chanson.
Il faut y voir la satire d’une classe sociale moquée par l’auteur.
Un dandysme qu’on peut juger grossier mais qui se veut volontairement provocateur.
Il nous semble que la bonne santé d’une société est de pouvoir encore faire dans la caricature et de ne pas être dans la censure.
Il est évident que le service de la musique de France Inter ne cautionne aucune violence quelle qu’elle soit.

Mais visiblement il était plus facile d’être dans le deuxième degré en 1970 qu’en 2019.
Nino Ferrer, artiste parfois humoristique, parfois plus sombre, mais toujours d’une grande sensibilité, aurait sûrement goûté avec plaisir d’être encore irrévérencieux à notre époque.

Jocelyn Perrotin
Directeur de la musique de France Inter »

Cher Monsieur,
Merci d’avoir pris le temps de répondre.
Je suis profondément ouverte à la critique sociale, à la capacité des artistes à se moquer, de critiquer, d’être irrévérencieux. Il est cependant des moments où les artistes s’égarent, où les programmateurs font quelquefois des erreurs. Programmer cette chanson le jour des annonces du plan pour protéger les violences faites aux femmes me semble si ce n’est maladroit, voire provocateur, possiblement provocateur vu le ton de votre message quelque peu donneur de leçons.
La bonne santé d’une société est aussi de s’interroger sur les messages du passé et la façon dont on a envie de transmettre l’œuvre des auteurs.
Nino Ferrer a fait nombre de belles chansons, certaines provocatrices, d’autres moins. Je préfère penser, contrairement à vous, que s’il était encore parmi nous, il aurait sans doute reconsidérer le contenu de cette chanson, et possiblement sa position plus facilement que vous ne semblez avoir envie de le faire …
Bien cordialement

Merci pour votre réponse condescendante, je me sens effectivement moins bête avec une explication de texte.
Les temps changent et la tolérance n’est plus de mise aujourd’hui en ce qui concerne le sujet des violences sexuelles ! Quand à Nino Ferrer je ne doute pas qu’il aurait su évoluer, rester provocateur sans être maladroit… adapté à sa société et son époque.
Bien à vous .

Bonjour,
J’apprécie que vous preniez le temps de me répondre, mais je trouve votre argumentaire très limite. Non, l’apologie du viol n’est pas de l’irrévérence, il me semble. D’autre part, si 2° degré il y a, ( ce qui serait très probable de la part du peu que je peux savoir de Nino Ferrer, ), il a peut-être besoin d’être contextualisé, restitué dans une époque par un discours explicatif ( ce que vous vous empressez de faire, sur un ton que je trouve légèrement condescendant… J’adore le « Pour une meilleure compréhension »….), et non diffusé tel quel. Oui, les temps ont changé, et sur certaines choses, cela n’est peut-être pas plus mal. Et ce n’est pas une féministe militante qui vous parle.
Pour finir, on peut faire une chanson anti-bourgeoise, satirique, dans la finesse, comme le montre la très belle chanson de Gilbert Lafaille Neuilly Blues… J’aime beaucoup Nino Ferrer, mais cette chanson là n’est peut-être tout simplement plus audible décontextualisée…

Bonjour,
Merci pour votre réponse, même si je ne partage pas votre analyse. Je ne suis pas du tout contre la caricature et si je comprends bien les personnes comme moi qui s’indignent de ces paroles n’ont pas beaucoup de second degré ? Peut-être que certains sujets sont tellement sensibles qu’il est difficile de les traiter aujourd’hui avec de l’ironie. Je vous engage à écouter les récents podcast de France Culture sur les violences faites aux femmes. On y entends des paroles d’hommes violents qui sont dans des groupes de soin et qui n’ont pas l’air non plus de beaucoup manier le second degré … et ça ne rends pas très optimiste … Il me semble qu’il faut parfois accepter que certaine œuvres vieillissent mal et qu’on peut être irrévérencieux autrement … pour ma part je préfère écouter Blanche Gardin, mais bon j’apprécie que vous m’ayez répondu. Belle journée

Bonjour
Merci de votre prompte réponse.
Je comprends votre point de vue , même si j’y perçois une pointe de mépris due à une supposée incapacité au second degré ..
Les éléments sur l’auteur et la chanson sont intéressants.
Néanmoins, voici quelques éléments de réponse :
a priori , je suppose que vous ne prenez pas vos auditeurs , vu les émissions que vous proposez, pour des « bourrins ».
Vous avez affaire à des gens , je crois et j’espère, plutôt ouverts d’esprit et intelligents.
Par ailleurs ,plusieurs d’entre nous vous ont contactés .
Ces deux éléments font que vous avez légitimement
matière à vous interroger .
Et il peut-être aisé mais un peu court , en guise de réponse, de vouloir s’en tirer avec un :
 » Putain d’époque ou on peut plus rien dire ..
Sont trop cons pour capter le second degré… ».
Je risque de me répéter.
Nino Ferrer a peut-être voulu être subversif , seulement voilà.
Dans le deuxième couplet , il revendique exactement le fric tant décrié dans le premier couplet ..C’est incohérent.
L’idée d’une subversion est de ce fait balayée.
Dans les autres couplets, il est clairement fait état de’agression , de viol et de coups .
Or , ces comportements des hommes vis à vis des femmes sont entrés et restés des siècles durant ,dans l’Inconscient collectif comme normaux .
Ce qui change , c’est , par la libération de la parole des femmes ,précisément la prise de conscience très très récente et globalisée qu’il n y a la rien de normal la dedans .
Si ce que nous vous disons ne vous choque pas plus que ça, c’est peut-être que vous-même êtes dans ce consensus d’acceptation de la violence .
Et Inter avec vous .
Les mots sont les mots .
Nous ne pinaillons pas.
Nous n’acceptons pas .
C’est très différent.
Je réitère donc ma demande de retrait de cette chanson de la playlist de Inter .
Faute de quoi , je trouverai d’autres moyens que ma demande aboutisse .
Cordialement.

Monsieur
Il n’est plus le temps ou nous pouvons juger de l’humour passé et regretter qu’il ne soit plus le même aujourd’hui, les centaines de femmes décédées en France sous les coups d’un homme compagnon, maris, amant de passage etc… ne doivent pas goûter ce rappel à l’humour.
Sans être inutilement provocateur, M Jocelyn Perrotin, vous qui jugez cette affaire en homme inconscient du problème, passeriez vous des chants antisémites sur l’antenne de radio France, en nous expliquant que c’est du passé, un dandysme des années 30 et qu’aujourd’hui nous ne gouttons plus cet humour.

Bonjour, je pense que vous prenez les auditeurs pour des imbéciles dans
votre interprétation, et les méprisez.
Je pense savoir ce qu’ est le 2 ° degré, et quand on dit qu’ « on va se
taper une fille qu’ elle veuille ou non, en cognant si il le faut », aucun
degré n’ est possible, et parler d’ irrévérence pas possible !!!
C’ est bien le problème, vous n’ avez pas compris que ce genre de propos n’
est pas tolérable, dénoncer les bourgeois c’ est une chose, mais dire que l’
on peut violer, non. En tous cas pas en 2019, et heureusement !!
Votre réponse ne fait que cautionner ce propos, dans quel monde vivez-vous ?
 » aurait sûrement goûté avec plaisir d’être encore irrévérencieux à notre
époque » : vraiment votre propos est déplacé, et encore une fois je le
trouve méprisant pour les personnes qui ont été choquées, je pense à juste
titre.

Merci de votre réponse et de vos explications… je n’ai bien sûr jamais
soupçonné France Inter de
cautionner la violente. Pour être honnête, j’avais cherché le 2nd degré
dans la chanson, sans le trouver,
il est … bien caché 😉 – Plus sérieusement, et sans appeler à la
censure, je pense juste que, avec les
multiples féminicides, les agressions sur les femmes que l’on voit ces
temps-ci, certains textes peuvent être évités, surtout si leur
décryptage n’est pas trivial, comme c’est le cas pour cette chanson.
Quoiqu’il en soit, merci encore de votre réponse,

Bonsoir Monsieur Perrotin,
Un grand merci de votre réponse.
Mais voyez-vous, je pense que nous ne serons pas d’accord sur cette chanson.
Comme tout le monde je connaissais « le Sud » , « Mirza », « Gaston, y’a le telefon qui son ».
Pour le « Blues anti-bourgeois », je comprends tout à fait que cette chanson ait été une face B !!
Je n’y retrouve ni l ‘humour de Dandy (comme vous le dites) de Nino Ferrer, ni sa sensibilité.
Sans vouloir être insistante, je ne vois pas le rapport entre la satire d’une classe sociale (la bourgeoisie) avec, je le répète ici :
«  »Une fille qui me plaît, je me l’envoie
Que ça lui plaise ou que ça ne lui plaise pas
Et si elle veut pas, je lui fais une grosse tête »…..euh si je traduis bien ces paroles, cela s’appelle un viol.
Mais oui, vous avez raison, il est plus facile d’être « dans ce genre » de second degré en 1970 qu’en 2019. Et heureusement me semble-t-il.
Quant à être irrévérencieux « Irrévérencieux est généralement utilisé pour définir les propos ou le comportement d’un individu, qui chercherait à manquer de considération, de politesse de façon intentionnelle à une personne dans le but de lui exprimer son mépris » peut-on utiliser ce mot quand il s’agit de termes décrivant un viol ? C’est une question que je laisse à votre appréciation.
Je vous l’ai dit, je pense que nous ne serons pas d’accord sur le sujet.
Je me doute bien que le service de France Inter ne cautionne aucune violence mais cette chanson qui passe dans votre Play liste comme ça « l’air de rien » peut vraiment choquer et blesser pas mal de personnes.
Si retirer 1 chanson de votre play liste représente pour vous une censure …..alors no comment !!!
Il serait tout de même plus judicieux de passer cette chanson dans une émission dédiée à Nino Ferrer avec des critiques musicaux qui pourraient « expliquer » que tout sensible qu’il ait été, il a su aussi être bien « crétin » (sans aucun 2nd degré de ma part).
Vous m’avez déjà expliqué votre point de vue, aussi, je n’attends aucune autre réponse de votre part.
Bien cordialement.

Bonjour,
Samedi matin, 7h26…. Rebelote….
Et bien moi aussi, je vais me mettre en grève, mais de France Inter… et je vais même en faire la publicité sur les réseaux sociaux.
Et tant pis si je suis taxée de censure, je veux simplement affirmer comme un droit fondamental le fait de ne pas être considérée comme un objet, ( et cela dépasse la question des genres) , pouvoir affirmer comme un droit fondamental, non lié à une classe sociale, ( puisque vous proposez une lecture exclusivement sociologiste de cette chanson) , de dire non à une relation sexuelle non consentie….

Merci de votre retour.
Je comprends tout à fait votre réponse, mais à l’heure actuelle je ne pense pas que dans le domaine de la violence faite aux femmes, l’humour soit de rigueur. Parlez-en autour de vous aux femmes victimes de violences.
Bien à vous.

Bonjour, merci pour votre réponse qui est certes prompte mais me semble un peu facilement incriminer l’air du temps en suggérant une incapacité du public à prendre du recul.
Vos précisions sont certes intéressantes mais mon message ne faisait que vous suggérer de diffuser un contenu potentiellement mal compris par les incultes que nous sommes dans un contexte comprenant une explicitation… Fan de blanche Gardin, Gaspard Proust ou autre pierre desproges,je ne pense pas être un chantre de la bien-pensance et ne vous invite en aucun cas à organiser des autodafés pour rendre vos diffusions conformes à ma vision de la vertu…
Il me semble toutefois qu’il relève de votre mission d’assurer une médiation culturelle et de ne pas livrer en vrac ce type d’oeuvre. Sinon, pourquoi ne pas faire sur votre antenne des lectures « brutes » de passages choisis de Céline ou Alain, sans préambule ni décryptage?
Ma fille de 9 ans, fervente auditrice de France Inter et qui était en voiture avec moi lors de la diffusion a, je pense, eu une interrogation qui me semble de nature à éclairer votre perception de ce qui « choque » une jeune fille dans le cas qui nous occupe: « Avec le nombre de bonnes chansons qui existent, pourquoi ils choisissent de passer çà? » … Excusez là, elle est jeune… Et sans doute aussi inculte que son père…
Bien à vous.

Bonjour,
« à aucun moment notre volonté n’a été de choquer ou de blesser » : je n’en doutais pas, j’exprimais seulement mon étonnement devant ce que je considérais comme une négligence. J’ai éclaté de rire (jaune) quand j’ai entendu une nouvelle fois cette chanson aujourd’hui à 19h30, ce qui me fait dire : « Errare humanum est, tantum diabolicum perseverare »
Il est évident que, sans la cautionner, vous mettez à une heure de « grande écoute » un texte qui participe à la banalisation du machisme et des violences faites aux femmes ; or, en tant que féministe et enseignante, j’estime que les films, la publicité etc. auxquels les jeunes sont exposés montrent trop souvent une image de la femme comme un objet à dominer, à brutaliser, c’est pourquoi je juge déplorable qu’une radio de service public ayant un rôle éducatif puisse faire entendre à de jeunes auditeurs, (pas toujours aptes à reconnaître du 2nd degré) un texte tel que celui-ci : » une fille qui m’plaît , je me l’envoie, que ça lui plaise ou qu’ça lui plaise pas et si elle veut pas, je lui fais une grosse tête…
Il serait intéressant de savoir si ce titre est souvent passé sur les ondes à cette époque et à quels horaires. Dans la mesure où il s’agissait de la face B d’un 45 tours, je doute fort qu’il ait été souvent diffusé.
Notre époque est davantage sensible aux souffrances imposées aux femmes…

Les messages de la lettre #48