#24 L’édito de la médiatrice

Les bruits du monde et un silence

Dans le courrier des auditeurs, la semaine a été marquée par l’Édito éco de Dominique Seux lundi 8 juin sur France Inter. Également, par l’invitation faite à Marine Le Pen dans la matinale le mercredi 10 juin. Interview au cours de laquelle la présidente du Rassemblement national a affirmé que la France est le pays européen où le Covid a fait le plus de morts.
Cette semaine, des auditeurs de Franceinfo nous écrivent sur le traitement éditorial des violences policières.
Des messages des auditeurs de France Culture, l’antenne a modifié sa grille le week-end dernier et programmé une spéciale « Harry Potter » avec une lecture d’une durée de 8 heures faite par Bernard Giraudeau, manière pour la chaîne d’affirmer son soutien au monde de l’édition et de rendre hommage à l’acteur français disparu il y a 10 ans.
Hommage également des auditeurs à Mathieu Sarda, responsable de la programmation de la matinale de France Inter, à l’annonce de son décès dimanche 7 juin.

« In cauda venenum »

« Blessé », « outré », « scandalisé », « choqué », pluie de qualificatifs pour décrire l’effet produit par la chute de l’Édito éco de Dominique Seux sur France Inter dans la matinale du 8 juin : « Votre « chronique portait principalement, aux trois-quarts, sur l’économie et la vitesse du déconfinement » ; ce qui m’a fait réagir n’en constituait pas le cœur et venait en conclusion, in cauda venenum. » (NDLR: « dans la queue le venin », sens figuré : se dit d’un texte a priori neutre qui se termine par un mot blessant, une critique cinglante).
Une phrase, une seule, prononcée en toute fin de chronique, a en effet déclenché une avalanche de messages au service de la médiation : « Si les salariés de la grande distribution avaient été aussi courageux que l’Education nationale, les Français n’auraient rien eu à manger ». Une phrase dite en privé par un ministre en première ligne indique Dominique Seux (et qui n’est évidemment pas celui en charge de l’Education nationale précise une note de la rédaction sur le site de France Inter). Le journaliste conclut : « c’est peu aimable et sans doute injuste mais cela montre que c’est le sujet qui est aujourd’hui le plus important. ».

Cet édito est à classer dans le trio des chroniques ayant le plus fait réagir au cours de cette saison radiophonique.
Les remarques des auditeurs, essentiellement des enseignants, s’articulent en trois points : la source de cette information préservant l’anonymat du ministre, la méconnaissance du protocole sanitaire encadrant la reprise des cours, le dénigrement entretenu à l’égard des personnels de l’Education nationale :
« Est-ce que Dominique Seux pourrait nous donner le nom du ministre qui traite les enseignants de « sans courage » ? »
« Le « ministre important » dont vous rapportez les paroles, il serait judicieux d’en dire le nom ; et si vraiment ces paroles ont été prononcées, il serait, je pense, important d’en débattre ailleurs que dans un édito économique. Nous savons ce qu’il en est de l’écoute sélective et combien d’auditeurs vont résumer ces quelques mots, vont croire que si seulement quelques enfants sont accueillis, c’est parce que ces enseignants peureux et flemmards voulaient être en vacances jusqu’en septembre ? »
« Question des sources : d’où M. Dominique Seux tient-il que les enseignants refusent de se rendre devant leurs élèves ? Quelle finalité suit-il quand il relaie la phrase prononcée en privé par un ministre anonyme ? »
« Votre journaliste a fait allusion à la remarque d’un ministre attribuant la lenteur de la reprise de l’activité économique à la résistance des enseignants à retourner en classe. C’est un raccourci insultant pour les enseignants qui assurent un enseignement à distance sans y avoir été préparés »
« On nous impose un protocole sanitaire totalement abusif qui empêche les classes de tourner à plein. Nous, enseignants, réclamons un allègement de ce protocole pour accueillir tous nos élèves !!! Nous, enseignants, devons à longueur de mails répondre à des parents impatients que nous n’avons pas la main sur le nombre d’enfants que nous pouvons accueillir et que nous subissons les règles imposées par ce protocole et parfois la mise en œuvre abusive des communes ! Alors ras-le-bol d’entendre dire que les enseignants ne veulent pas bosser. »
« Donc, retour au bon vieux temps d’avant : dans le service public, ce sont tous des planqués. Et des lâches. »
« Des millions de Français l’ont donc entendu ce matin… Effet déplorable sur l’antenne nationale n°1! La profession, enfin reconnue au début du confinement, est donc à nouveau jetée en pâture »
La réponse de Dominique Seux aux auditeurs est à lire dans cette Lettre.

La vérité des chiffres

Sur la situation des écoles, fermées avant le confinement, et qui peinent, une fois ouvertes, à accueillir l’ensemble de leurs élèves, Marine Le Pen, invitée du Grand entretien sur France Inter mercredi matin, pense qu’ : « il aurait fallu rouvrir en septembre, on aurait pu s’organiser pour mettre en place des systèmes de garde ».
Les auditeurs n’ont guère réagi à cette suggestion.

En revanche, la présence de Marine Le Pen et des représentants du Rassemblement national au micro de France Inter constitue, c’est habituel, un sujet d’incompréhension pour les fidèles de la chaîne : « Je ne comprends pas pourquoi Marine Le Pen est invitée sur votre plateau. Je trouve ça honteux. Chaque interview est une vraie publicité pour leur parti. » Rappelons qu’en matière de temps de parole, et donc de respect du pluralisme politique, les antennes de Radio France sont tenues de se conformer aux règles émises par le CSA qui appliquent la loi votée par le Parlement, conformément aux dispositions que prévoit la Constitution. Jean-Christophe Ogier, adjoint au Secrétaire général de l’information rappelle ces règles dans cette Lettre, une lecture éclairante et nécessaire sur les obligations des antennes pour les temps d’expression et le respect du pluralisme politique.

Mais ce mercredi, le réel sujet de crispation relevé dans les messages des auditeurs concerne surtout la fausse affirmation proférée en direct par la présidente du Rassemblement national. Marine Le Pen a en effet indiqué que la France était le pays qui, en Europe, compte le plus de morts du Covid. C’est inexact. Les auditeurs ont aussitôt écrit pour le signaler : « Marine Le Pen a déclaré que la France était le pays le plus touché par le Covid-19 en évoquant le nombre de décès sans être contredite : il me semble qu’il y a eu davantage de décès en Grande Bretagne et en Italie. ». Dans la matinée, un rectificatif a été publié sur le site de France Inter : « au moins deux autres pays en Europe géographique (et un dans l’Union européenne) dépassent le nombre de morts atteint en France : au 9 juin, le Royaume-Uni comptait 40 968 morts du Covid-19, et l’Italie 34 043. La France arrive derrière, en troisième position, avec 29 296 personnes décédées des suites du Covid-19. ».
Ajoutons que si l’on rapporte ces chiffres absolus à la population de chaque pays, la France est au sixième rang de l’Union Européenne (source : plateforme Our world in data).

Le dossier des chiffres relatifs aux morts du Covid-19 est l’une des thématiques dominantes dans les messages des auditeurs envoyés depuis le début de la pandémie. Des auditeurs faisant part de leur perplexité quant à la façon dont les journaux présentent ces chiffres de décès. Il est en effet le plus souvent question de chiffres absolus, rarement de proportion par rapport à la population. Nous avons répondu à cette question éditoriale dans un article à retrouver ici.

Le Tour du Covid en 80 jours

Nous avons également reçu au service de la médiation, et particulièrement pendant les premières semaines du confinement, de nombreux mails regrettant des informations trop centrées sur ce qui se déroulait dans notre pays.
Ces courriels témoignent du très vif intérêt des auditeurs pour l’actualité internationale. Cependant, au regard de toute la production de sujets, de reportages, de chroniques consacrés à l’actualité internationale sur les antennes, ce constat doublé d’une critique, s’annule. La rédaction internationale a proposé chaque jour des informations du monde “garanties sans Covid-19″ dans le rendez-vous « Par ailleurs » .

Les journalistes ont également informé sur l’état de l’épidémie à travers la planète. Le document de synthèse Le Tour du Covid en 80 jours propose une sélection des reportages les plus marquants réalisés par les reporters de la rédaction internationale et les techniciens de la DPA (Direction de la Production et des Antennes). Il s’agit d’un remarquable état des lieux de l’épidémie à travers la planète : 10 000 km parcourus, 11 semaines de reportages dans 14 pays : Allemagne, Brésil, Chine, Danemark, Espagne, Etats-Unis, Grande-Bretagne, Israël, Italie, Liban, Pays-Bas, République Tchèque, Suède.
16 grands reporters mobilisés, 8 techniciens, sur le terrain pour décrire le réel, malgré les fermetures de frontières, malgré les difficultés sanitaires, malgré les risques encourus.
Y a-t-il des leçons journalistiques à retenir de cette période inédite ? Nous aborderons la question avec Jean-Marc Four, directeur de l’information internationale de Radio France, demain samedi 13 juin, à 11H50 sur Franceinfo dans le rendez-vous de la Médiatrice.

« Il y a le feu à la police »

Des manifestations ont été organisées ces derniers jours en France pour dénoncer des brutalités policières dans le sillage du mouvement aux Etats-Unis relancé par la mort de George Floyd, Afro-Américain décédé après avoir été plaqué au sol, un genou d’un policier sur son cou, pendant près de neuf minutes. Les conditions de la mort de George Floyd ont rappelé à leurs proches la façon dont Adama Traoré ou Cédric Chouviat sont décédés en France.
Dans ce contexte de relance des manifestations contre les violences policières et d’accusations de racisme, Christophe Castaner a tenté de désamorcer la colère des policiers, sans y parvenir au regard des premières réactions virulentes à ses entretiens avec les syndicats de police.
« Les flics de France ne considèrent plus Christophe Castaner comme le supposé premier flic de France. Il nous a lâchés lundi, nous a jetés en pâture », a tonné Yves Lefebvre, secrétaire général de Unité SGP Police, qui a appelé ses collègues « à ne plus interpeller, à ne plus intervenir ».
« Le ministre est au pied du mur, au pied de l’Himalaya, c’est à lui maintenant de regagner la confiance des policiers de ce pays » a estimé sur Franceinfo, ce vendredi 12 juin, Rocco Contento, secrétaire départemental Paris de ce même syndicat.

Cette semaine, des auditeurs de Franceinfo nous écrivent qu’ils relèvent un biais dans le traitement éditorial des violences policières :
« Parti pris de la chaîne, qui semble considérer que la police est raciste et violente, comme si c’était une vérité indiscutable, un fait établi. »,
« Le vocabulaire choisi, les tournures de phrase ou encore la rhétorique utilisée dit clairement leur opinion sur le sujet. »
« Le bon sens et l’éthique journalistique imposeraient de commencer par définir la notion même de violences policières. Ensuite, je vous aurais été reconnaissant de donner aux auditeurs un peu de hauteur de vue en chiffrant ces violences exercées par les policiers et gendarmes, puis en les comparant aux chiffres des violences exercées contre ces mêmes policiers et gendarmes. »
« Il vaudrait beaucoup mieux parler de violences policières illégitimes, et légitimes. L’arrestation d’un individu récalcitrant, ou peu coopératif impose parfois l’usage de la force. C’est la mission essentielle des forces de l’ordre d’assurer la paix sociale. Amalgamer toute l’action des forces de police ou de gendarmerie sous le bandeau « violences policières » sans évoquer l’envers du décor, c’est-à-dire les comportements inadéquats, asociaux et violents de la part de citoyens aux comportements délictueux ou criminels revient à encourager le chaos, la permissivité et le désordre »

Au regard des interviews consacrées à cette actualité sur Franceinfo, cette critique relève d’une perception individuelle. J’invite les auditeurs à reconsidérer leur avis en réécoutant les personnalités invitées sur l’antenne.

Lundi 8 juin, Frédéric Péchenard, ancien patron de la police nationale et vice-président LR de la région Île-de-France, a largement défendu son point de vue sur le sujet : « J’ai dirigé la police nationale pendant cinq ans et je peux vous assurer que la police française, comme la gendarmerie, n’est ni raciste ni violente. Il y a 250 000 policiers et gendarmes de tout âge, de tous grades, des hommes et des femmes et de toutes origines. La police et la gendarmerie française sont l’exact reflet de notre société. Le procès qu’on lui fait aujourd’hui me paraît assez injuste et très honnêtement, les comparaisons avec la police américaine sont relativement absurdes. »

Jeudi 11 juin, David Le Bars, le secrétaire général du syndicat des commissaires de police nationale a également développé son analyse sur Franceinfo : « Je rappelle quand même que dans cette société, l’ennemi pour le citoyen, ce n’est pas le policier. Malgré les polémiques, malgré les erreurs qui ont pu être commises, l’ennemi, c’est le délinquant, c’est le criminel, c’est celui qui empêche les autres de vivre en paix. Et celui qui lutte contre l’ennemi, c’est le policier. (…) On subit une police bashing, depuis plus de deux ans, malheureusement, parce qu’on est dans un contexte où les forces de l’ordre sont utilisées exclusivement sur un volet répressif » lors des manifestations. »

Sur Franceinfo toujours, les auditeurs ont également pu entendre ce jeudi, le constat de Grégory Joron, secrétaire général délégué Unité SGP-FO Police : « Le policier “est un citoyen” qui est jugé dans la presse sur l’autel public et livré à la vindicte populaire. Donc, ça aussi, ça résonne dans la tête de mes collègues ».

Réaffirmons que la parole est donnée à tous les courants d’opinion et de pensée sur l’antenne de Franceinfo, dont la mission consiste à proposer un traitement équilibré de l’information, comme nous le défendions déjà dans cet édito la semaine dernière.
Nous publions également dans cette Lettre une sélection de reportages et articles réalisés par Franceinfo, France Inter, France Bleu et France Culture consacrés aux violences policières.

Sorcellerie radiophonique

Le weed-end dernier, France Culture a partagé une lecture exceptionnelle du premier tome de la saga, faite par Bernard Giraudeau, un cadeau à tous les « potterheads » – les fans du jeune sorcier inventé par J.K. Rowling -, doublé d’un hommage à cet acteur français disparu il y a 10 ans.
Des auditeurs (majoritaires) ont salué la programmation : « Vous m’avez permis de passer un week-end de rêve avec cet acteur absolument fantastique et malheureusement disparu qu´était Bernard Giraudeau, quel grand maître ! Jeune de 64 ans, presque 65, me voici fan de Harry Potter et pleine de grande admiration pour J.K. Rowling que, jusqu´à présent, je n´avais pas lue. Merci à vous tous de France Culture dont j´écoute tous les jours un nombre important d’émissions de grande qualité ! ».

Cette mise en onde de “Harry Potter à l’école des sorciers” était une lecture du comédien lors d’une nuit spéciale en novembre 2000. Une « performance » d’une durée de 8 heures au total, fait assez rare dans les annales de la radio française.

Cependant l’alchimie n’a pas pris avec tous les auditeurs : « J’essaie d’écouter l’excellente émission de Jean de Loisy, et s’impose Harry Potter pour qui je n’ai aucun intérêt. Par quelle sorcellerie ? Où est passé l’émission « L’art est la matière » ? ».
Déstabilisés par l’absence de leurs émissions habituelles, des auditeurs se sont empressés de nous demander quels sortilèges avaient subi leur rendez-vous du week-end. En préambule de la réponse que leur adresse dans cette Lettre Vincent Lemerre, Délégué aux programmes de France Culture, indiquons que cette programmation visait à affirmer le soutien de France Culture au monde de l’édition en maintenant “la littérature de jeunesse au centre de ses priorités”, d’où le choix de ce week-end dédié à magie de la littérature et de l’imaginaire en compagnie du jeune apprenti sorcier et de la voix inoubliable de Bernard Giraudeau.

Dans l’ombre des voix

« Je partage votre tristesse, la disparition de Mathieu Sarda c’est un peu de moi qui est parti aussi, j’ai le sentiment qu’un proche a disparu. France Inter est ma famille de cœur, celle que j’ai choisie… Merci pour votre présence à tous, au quotidien » écrit une auditrice.

Nous remercions très sincèrement les auditrices et les auditeurs pour leurs messages de soutien et d’affection reçus à l’annonce du décès de Mathieu Sarda, responsable de la programmation de la matinale de France Inter, disparu dimanche 7 juin à l’âge de 41 ans.
Léa Salamé et Nicolas Demorand lui ont rendu hommage à l’antenne, mardi 9 juin. « Le succès de la matinale, c’est lui », a dit Léa Salamé. « Il était ici un visage connu de tous. Il était surtout l’âme de cette matinale », a souligné Nicolas Demorand.
Lors de cet hommage, à réécouter ici, Nicolas Demorand a prononcé cette citation si juste: « Le silence est l’étui de la vérité ». Ajoutons que le silence est un habit qui sied mal aux gens de radio. Certains, cependant, le portent avec élégance : ils travaillent dans l’ombre des voix. En coulisses, en régie, ils font vivre une antenne, lui donne son identité.

Lancer des invitations, convaincre une personnalité de venir au micro – politique, chercheur, scientifique, sociologue, philosophe, écrivain, artiste – convier toutes ces paroles à circuler, c’est imprimer une marque à la radio. La matinale de France Inter portait incontestablement celle de Mathieu, sans que l’on entende sa voix sur les ondes. On peut faire de la radio et choisir le silence. Comme l’a rappelé Laurence Bloch, directrice de France Inter, Mathieu adorait le théâtre et la littérature. En souvenir de son amour des mots, voici pour lui ceux du poète Fernand Séverin :
« Donnez-moi, s’il en est dans la langue des hommes,
Des mots légers, des mots tremblants, des mots ailés,
De ces mots que le vent semble avoir modulés,
Pour rendre, en leur douceur subtile et fugitive,
Tous mes tressaillements ignorés ! »

Emmanuelle Daviet
Médiatrice des antennes